lundi 10 octobre 2016

Jean Auguste Dominique Ingres, première partie : les années d'apprentissage en France

Jean Auguste Dominique Ingres (Montauban, 1780 – Paris, 1867) est un peintre français. Son père, peintre, sculpteur et ornemaniste, prend rapidement conscience des dispositions de son fils et l’inscrit dès ses 11 ans à l’Académie royale de Toulouse, où il reçoit une formation académique traditionnelle (copie des maîtres anciens et peinture d’après modèle). Il gardera de cet apprentissage un intérêt pour les récits d’auteurs antiques et la figure du Sphinx, que son père sculptait déjà dans la pierre. En marge de ses cours de peinture, il étudie la musique et se fait engager comme second violon à l’orchestre du Capitole.

Œdipe explique l'énigme du sphinx par Jean Auguste Dominique Ingres
1808, Paris, Musée du Louvre

En 1797, il entre dans l’atelier du peintre néoclassique Jacques-Louis David, au Louvre. Si Ingres aspire à se faire reconnaître avant tout comme peintre d’histoire (représentation des récits antiques et scènes bibliques), c’est dans cet atelier qu’il prend conscience que le portrait constitue un genre lucratif, et ce même si la peinture d’histoire est mieux considérée à cette époque que l’art du portrait. Ingres adopte la composition explicite des personnages de l’œuvre de David, mais s’en démarque en donnant aux personnages la primauté sur l’action, tout en accentuant le contour des corps. 

Achille recevant les ambassadeurs d’Agamemnon par Jean Auguste Dominique Ingres
1801, Paris, Ecole nationale supérieure des Beaux-Arts

En 1801, il remporte le Grand Prix de Rome de peinture d’histoire avec le tableau Achille recevant les ambassadeurs d’Agamemnon, inspiré de l’Iliade. Le budget de l’État ne permettant pas son départ pour la Villa Médicis avant 1806, il reste à Paris, où il réalise une série de portraits, parmi lesquels Philibert Rivière (1805), Madame Rivière (1805), Mademoiselle Caroline Rivière (1805), Napoléon Ier sur le trône impérial (1806) et Belle Zélie (1806). Il expose les cinq portraits au Salon de 1806, où ils sont vivement critiqués. Le portrait de Napoléon est vu comme une caricature peu ressemblante. Les portraits de la famille Rivière sont jugés « bizarres », « gothiques », voire « barbares ». Défiant les lois de l’anatomie et de la perspective, présentant une peinture bidimensionnelle sans profondeur, tout en déformant l’anatomie du sujet (membres disproportionnés, parties du corps dépourvues d’os), Ingres parvient à déchainer contre lui les critiques d’art, qui y voient son incapacité artistique. Ulcéré par ces critiques, qu’il apprend alors qu’il est en route pour l’Italie, il se jure de ne revenir en France qu’avec une œuvre démontrant sa supériorité.

Philibert Rivière par Jean Auguste Dominique Ingres
1805, Paris, Musée National du Louvre

Monsieur Philibert Rivière est le premier portrait de la série de la famille Rivière, dont l'ensemble fut exposé au Salon de 1806. Le tableau représente Philibert Rivière de L'Isle, haut fonctionnaire du Premier Empire, et jurisconsulte de la cour impériale. Moins novateur par son style que les portraits de Madame Rivière et Mademoiselle Rivière, ce portrait fait référence aux portraits peints à l'époque du Directoire par Jacques-Louis David. Le livre de Rousseau sur la table, la partition de Mozart et une gravure représentant la Vierge à la chaise de Raphaël évoquent un homme cultivé et amateur d’art.

Madame Rivière par Jean Auguste Dominique Ingres
1805, Paris, Musée National du Louvre

Surnommé « la Femme au châle », ce tableau représente Sabine Rivière, épouse de Philibert Rivière. L’absence de profondeur et la déformation anatomique du sujet (son bras droit est exagérément long) furent vivement critiquées à l’époque. Aujourd’hui, on considère que cette absence de volume et cette liberté avec l’anatomie annoncent tout simplement les recherches picturales de Cézanne et Picasso. Sur cette peinture, Madame Rivière porte une simple robe de satin blanc, accompagnée d'un superbe châle en cachemire. Ces châles étaient extrêmement rares à l’époque et furent importés en France après la campagne de Napoléon en Égypte en 1799.


Mademoiselle Caroline Rivière par Ingres
1805, Paris, Musée National du Louvre

Troisième et dernier tableau des membres de la famille Rivière, il représente leur fille Caroline Rivière, à peine âgée de 13 ans. S’il ne faut retenir qu’un seul tableau de cette période du peintre, c’est bien celui-là.  La déformation anatomique y est plus présente que jamais, de par le défaut d’équilibre et le décalage entre les différentes parties du corps : la tête est un peu trop grande, les yeux fort écartés, le bas du visage est petit par rapport à la largeur du front, le cou est d’une largeur étonnante, les gants sont portés par des bras volumineux par rapport à l’ensemble du corps. Quant aux épaules, le peintre les a tout simplement escamotées !  Ingres préfèrera toujours une belle courbe à la forme d’une épaule…

Mademoiselle Caroline Rivière, seul portrait du peintre sur fond de paysage, est devenu une des œuvres les plus célèbres de Jean Auguste Dominique Ingres. Paradoxalement, Ingres considérait l’art du portrait comme un genre mineur par rapport à la peinture d’histoire, comme pour nombre de ses contemporains. Il offrira pourtant plus d’une soixantaine de portraits, qui compteront parmi les exemples les plus remarquables du genre, comme nous le verrons par la suite. De nos jours, il est d’ailleurs davantage reconnu pour ses portraits, qu’il considérait comme des œuvres secondaires et alimentaires, que pour ses grandes commandes publiques, qu’il chérissait pourtant plus que tout.  Caroline Rivière décèdera un an après la réalisation du tableau.

Napoléon Ier sur le trône impérial par Jean Auguste Dominique Ingres
1806, Paris, Musée de l’Armée


Belle Zélie par Jean Auguste Dominique Ingres
1806, Rouen, Musée des beaux-arts de Rouen

Ingres arrive à Rome en 1806, et il ne sait pas encore qu’il y vivra en tout vingt-cinq années. Il assimilera l’art italien, surtout celui de la Renaissance, tout aussi profondément que le style néoclassique français, dont il a fait l’apprentissage à Paris. Mais c’est déjà une autre histoire…

Autoportrait à l’âge de 24 ans par Jean Auguste Dominique Ingres
1804, Chantilly, Musée de Condé

Sources :

* Dictionnaire de l'art et des artistes, Fernand Hazan éditeur, 1982 
* Jean-Auguste Dominique Ingres : 1780-1867, Editions Taschen, 2006 
* Ingres, Collection Skira-classiques, 2008 
* Comment regarder un tableau de Françoise Barbe-Gall, Collection Comprendre l'art aux Éditions Chêne, 2008
* L’aventure de l’art au XIX siècle, Collection Aventure de l’Art aux Editions Chêne, 2008
* Wikipédia 


A découvrir également sur ce blog :

* Jean Auguste Dominique Ingres, deuxième partie : pensionnaire à la Villa Médicis
* Jean Auguste Dominique Ingres, troisième partie : triomphe tardif à Paris, suivi d'un dernier retour à Rome 
* Jean Auguste Dominique Ingres, quatrième partie : les dernières années 

5 commentaires:

  1. l'Œdipe est un tableau qui était reproduit dans mon livre de Français de l'école et c'est avec lui que j'ai découvert INGRES A l'époque je n'avais rien retenu de tous les défauts que tu cites alors que maintenant ça saute aux yeux. Je continue à le trouver génial, il avait le souci du détail mais se foutait complètement des proportions et en ce sens comme tu dis il annonçait une autre façon d'imaginer la peinture.
    Merci pour ce premier épisode bien commenté!

    RépondreSupprimer
    Réponses
    1. Merci à toi pour ton commentaire et ton appréciation Alex ! Le parcours de ce peintre est vraiment intéressant, puis il ne faut pas oublier qu'il fut aussi un témoin de son temps. Quand on pense qu'il a vécu les révolutions de 1789, 1830 et 1848, ce n'est pas rien. Puis c'est intéressant aussi de voir en quoi il fut novateur pour son époque, car on ne s'en rend pas toujours compte, nous qui sommes nés bien plus tard.

      Supprimer
  2. Merci Sentinelle, pour le texte et les tableaux. Etonnant portrait que ce Mademoiselle Caroline Rivière en effet, bien commenté par toi. J'ai vu que tu avais lu Comment regarder un tableau de Barbe-Gall. Qu'est-ce que cela vaut (par rapport aux livres de Daniel Arasse par exemple si tu en as lu) ?
    Strum

    RépondreSupprimer
    Réponses
    1. Je ne connaissais pas Daniel Arasse, je viens de lire qu'il était un spécialiste de la Renaissance et de l'art italien, que je connais très mal. Les choses étant ce qu'elles sont, je suis née en Belgique et j’ai privilégié dès mon plus âge les primitifs flamands et le surréalisme, sans oublier les peintres symboliques belges (Léon Spilliaert, William Degouve de Nuncques, Jean Delville, Fernand Khnopff), que j’affectionne particulièrement. Mais je prends note de ce nom, car si tu le cites, c’est qu’il est aussi une référence.

      Pour en revenir au livre Comment regarder un tableau, il est toujours en cours de lecture. Et je le trouve très intéressant et très agréable à lire. Évidemment, ce ne sont pas des petits peintres obscurs qui sont repris ici mais tous les genres sont représentés. Une peinture dans son ensemble, un agrandissement ou deux pour les détails, 3 pages d’explication pour chaque tableau et une fiche Repère pour terminer la présentation. Exemple avec Persistance de la mémoire de Salvador Dali (les montres molles), la fiche Repère comprend : La terreur du mou, Le paysage catalan de Port Lligat, Des insectes symboliques. Je ne regrette pas mon achat en tout cas, et je le conseille bien volontiers. C’est d’ailleurs ce livre qui m’a donnée envie de mieux découvrir Ingres, après avoir lu l’analyse du fameux tableau Mademoiselle Caroline Rivière :)

      Supprimer
  3. Merci pour ces informations Sentinelle ! :)
    Strum

    RépondreSupprimer