mardi 18 octobre 2016

Jean Auguste Dominique Ingres, deuxième partie : pensionnaire à la Villa Médicis

Jean Auguste Dominique Ingres arrive à la Villa Médicis en 1806. Pensionnaire de l'Académie de France à Rome de 1806 à 1810, il se met à étudier le peintre Raphaël et le Quattrocento, qui auront une influence décisive sur son œuvre. Bénéficiant d’une bourse d’études, il est tenu d’envoyer régulièrement des travaux à Paris afin que l’Académie puisse contrôler ses progrès. Œdipe et le Sphinx (1808) est envoyé avec La Baigneuse Valpinçon (1808) et La Baigneuse à mi-corps (1807). Les références d'Ingres pour La Baigneuse Valpinçon, dite la Grande Baigneuse,  sont multiples : les maniéristes toscans (dont Bronzino), Raphaël mais également une gravure du Coucher à l'italienne de Jacob Van Loo.  La critique lors de l’exposition annuelle à Paris reste très mitigée : on lui reproche le peu d'illusion de profondeur, la lumière diffuse, le rejet des angles de l'ossature et le clair-obscur trop faible d'Œdipe. 

Baigneuse à mi-corps par Jean Auguste Dominique Ingres
1807, Bayonne, Musée Bonnat
 
La Baigneuse Valpinçon par Ingres
1808, Paris, Musée du Louvre
La jeune femme se couchant par Jacob Van Loo
Vers 1650, Lyon, musée des Beaux-Arts

En 1810, son pensionnat à la Villa Médicis s’achève. Pour son dernier envoi à Paris, Ingres veut se surpasser avec Jupiter et Thétis (1811), un tableau de 3,27 m de hauteur sur 2,60 m de largeur qui oppose la grâce langoureuse de Thétis à la majesté olympienne de Jupiter. Les membres de l’Académie des Beaux-Arts, ainsi que les élèves et admirateurs du peintre accueillent avec beaucoup de réserve ce dernier envoi,  lui reprochant un expressionnisme archaïsant, une composition solennelle, un climat éthéré et les habituelles déformations corporelles qu'on retrouve chez Thétis (proéminence du cou, longueur des bras). Ses peintures étant rejetés par ses compatriotes, Ingres décide de demeurer à Rome en y installant son propre atelier. Il reste toutefois étroitement lié à l’Académie. 

Jupiter et Thétis par Jean Auguste Dominique Ingres
1811, Musée Granet, Aix-en-Provence

Ingres se marie en 1813 avec une modiste de Guéret, Madeleine Chapelle, venue le rejoindre à Rome. L’artiste avait fait la connaissance de cette jeune fille peu de temps auparavant et seulement par correspondance. Malgré la naissance d'un enfant mort-né en 1815, ce sera un mariage heureux qui ne prendra fin qu'au décès de Madeleine Chapelle (1782-1849). Ingres peindra au cours de sa vie de nombreux portraits de son épouse.

Madeleine Ingres, née Chapelle par Jean Auguste Dominique Ingres
1814, Zurich, Foundarion E.G. Bührle Collection

En 1914, Ingres présente trois œuvres importantes : la Grande Odalisque, le Portrait de Madame de Senonnes et la Chapelle Sixtine. Commande de Caroline Murat, sœur de Napoléon Ier et reine de Naples, La grande Odalisque est le plus célèbre nu peint par Ingres. Il y révèle une étonnante sensibilité pour le féminin nu aux lignes allongées, élégantes et sinueuses. Une représentation de la femme sensuelle et d’une grande beauté mais totalement contraire aux règles de l’anatomie et en totale opposition avec les préceptes de l'école néo-classique : l'allongement excessif du dos (trois vertèbres supplémentaires sont présentes), la longueur exagérée du bras droit et l'étrangeté de l'angle formé par la jambe gauche. Mais Ingres n’en a cure tant il préfère volontairement sacrifier la vraisemblance à la beauté. Il y ajoute les accessoires orientaux tels que l'éventail de plumes de paon, le narghilé, le brûle-parfum et le turban de soie.

La grande Odalisque par Ingres (commandité par Caroline Bonaparte)
1814, Paris, Musée du Louvre

À la chute de Napoléon Ier, des difficultés économiques et familiales l’entraînent dans une période financièrement difficile, ce qui ne l’empêche pas de peindre avec acharnement. Il fait également de nombreux portraits à la mine de plomb. La Grande Odalisque (1914) et  Roger délivrant Angélique (1919) sont présentés au Salon de 1819 à Paris. Les critiques rejettent une nouvelle fois les deux œuvres.  Nous avons vu en quoi La Grande Odalisque pouvait sembler trop novateur de par le non respect des règles de l'anatomie. Mais pourquoi rejeter Roger délivrant Angélique ? Les critiques d'art n'apprécient pas le temps curieusement suspendu suggéré par le peintre,  une sorte d'immobilisme qui semble figer les personnages dans l'action. L'éclatement de l'action et l'isolement des figures demeurent incompréhensibles, voire menaçants, aux spectateurs de cette époque. Effet accentué par les vides intégrés à la toile, et ce dans l'esprit de Raphaël. Notons que ce sentiment de temps suspendu et de calme conférant à l'immobilisme deviendront quasiment un trait stylistique de nombre de ses œuvres.  Ingres, qui ne cessera de souligner que Raphaël et l'Antiquité sont ses plus grands modèles,  n'est décidément pas prêt de se réconcilier avec la France.

Roger délivrant Angélique par Jean Auguste Dominique Ingres
1919, Paris, Musée du Louvre

Ingres s’installe à Florence en 1820. C'est là qu'il reçoit la commande du Vœu de Louis XIII, destiné à la cathédrale Notre-Dame de Montauban. Il vient lui-même présenter cette toile à Paris en 1824. Et c'est enfin le triomphe, tant et si bien qu'on salue en lui le rénovateur de la tradition, ce qui l’oppose aux jeunes romantiques. Mais c’est déjà une autre histoire… 

Le Vœu de Louis XIII par Jean Auguste Dominique Ingres
1824, Montauban, la cathédrale Notre-Dame

Sources :

* Dictionnaire de l'art et des artistes, Fernand Hazan éditeur, 1982
* Jean-Auguste Dominique Ingres : 1780-1867, Éditions Taschen, 2006
* L’aventure de l’art au XIX siècle, Collection Aventure de l’Art aux Éditions Chêne, 2008
* Les chefs-d'oeuvre du Musée d'Orsay de Margherita d'Ayala Valva, Éditions Place des Victoires, 2014
* Le site Wikipédia
* Le site du Musée du Louvre


A découvrir également sur ce blog :

* Jean Auguste Dominique Ingres, première partie : les années d'apprentissage en France 
* Jean Auguste Dominique Ingres, troisième partie : triomphe tardif à Paris, suivi d'un dernier retour à Rome 
Jean Auguste Dominique Ingres, quatrième partie : les dernières années

4 commentaires:

  1. bravo, je n'avais jamais encore lu un commentaire aussi complet sur cet artiste hors du commun; on se demande si sa maladresse était volontaire pour comme il dit privilégier la beauté ?

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    1. Merci Alex ! Il ne fait aucun doute qu'Ingres maîtrisait parfaitement les règles de l'anatomie, il suffit de voir ses dessins à la mine de plomb pour en être persuadé. Ce que confirme d'ailleurs les croquis préparatoires à La Grande Odalisque, aux proportions parfaites. Il a un style novateur pour l'époque, raison pour laquelle il sera vivement critiqué. Ingres se sentira longtemps incompris à son tour, se réfugiant du coup de nombreuses années à Rome pour fuir Paris...

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  2. Merci Sentinelle pour cette deuxième partie et cette mise en valeur de ces si beaux tableaux (quel maitre de la couleur, rehaussée par la pureté de la forme).
    Strum

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    1. Merci à toi pour les encouragement Strum ! Je ne vais pas te mentir, ces billets me prennent du temps mais cela me permet de revenir sur la vie et les tableaux d'Ingres, de mieux m'en imprégner, puis de partager avec ceux que cela intéresse :)

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