vendredi 28 avril 2017

Au coeur des ténèbres de Joseph Conrad

Au cœur des ténèbres est une longue nouvelle parue initialement dans une revue en 1899, puis dans un recueil de trois récits en 1902 (Youth).

Marlow, un jeune officier de la marine marchande britannique, est embauché par une compagnie belge en vue d’accomplir une mission très précise : ramener Kurtz, un agent de premier ordre en charge d’un comptoir en plein pays de l’ivoire, en remontant le cours d'un fleuve au cœur de l'Afrique noire.

Tout le monde parle de Kurtz en termes très élogieux : personne remarquable, orateur né, homme d’une extrême intelligence qui ira loin dans l’administration, agent de premier ordre puisqu’il représente le plus efficace collecteur d’ivoire du pays. Mais dont nous sommes sans nouvelles depuis des mois, ayant mystérieusement fait demi-tour pour retourner au  comptoir qu’il avait initialement quitté pour rejoindre le siège central.

Pourquoi ce revirement de dernière minute ? Pourquoi n’avons-nous plus aucunes nouvelles de sa part? Son absence inquiète : il n’y a plus de collectes d’ivoires qui parviennent de son comptoir, son poste serait en péril et certaines rumeurs laissent entendre que Kurtz serait très malade.

Le capitaine Marlow doit auparavant rafistoler son vieux rafiot pendant des mois avant de pouvoir quitter le poste central avec une caravane de soixante hommes pour une marche de deux cents milles afin de rejoindre Kurtz. Sa mission étant de rétablir les liens commerciaux avec le directeur du comptoir ou, à défaut, le ramener parmi les siens s’il le retrouve effectivement aussi affaibli que le disent les rumeurs.

Cet éloignement progressif de la civilisation prend l’allure d’un véritable périple lorsque Marlow découvre la nature sauvage et les aspects les plus primitifs de l’homme de la brousse le long du fleuve Congo. Véritable progression au cœur des ténèbres, Marlow a le sentiment de revenir aux temps préhistoriques :
« Remonter ce fleuve, c’était comme voyager en arrière vers les premiers commencements du monde, quand la végétation couvrait follement la terre et que les grands arbres étaient rois. Un cours d’eau, un grand silence, une forêt impénétrable. L’air était chaud, épais, lourd, languide. Il n’y avait pas de joie dans l’éclat du soleil. »
La personnalité de Kurtz obsède Marlow : comment un homme aussi intelligent peut-il vivre au cœur des ténèbres sans se laisser aller aux pires dérives qui soient ? Ces ténèbres qui rendent fous, ces ténèbres qui remontent ce qu’il y a de plus primitif chez l’homme, ces ténèbres qui déshumanisent ?

Marlow aura sa réponse lorsqu’il rejoindra Kurtz après des journées de navigation où la mort ne sera pas absente suite au danger auquel sa compagnie sera exposée avant de rejoindre le comptoir : cet homme si intelligent n’est qu’une âme folle qui s’est laissée corrompre par les forces du mal.

« J’essayais de briser le charme – le charme lourd, silencieux de la brousse, - qui semblait l’attirer contre son impitoyable poitrine en éveillant les instincts oubliés de la brute, le souvenir de passions monstrueuses à satisfaire. Cela seul, j’en étais sûr, l’avait attiré jusqu’au fond de la forêt, jusqu’à la brousse, vers l’éclat des feux, la pulsation des tamtams, le bourdonnement d’étranges incantations. Cela seul avait séduit son âme maudite hors des limites des aspirations permises. »

Véritablement fasciné par Kurtz, pour qui il ressent un mélange de désir et de haine, d’attraction et de répulsion, Marlow ne peut s’empêcher de voir en lui une « bouche vorace » qui dévore « toute la terre avec toute son humanité» . Kurtz a « le visage horrifique d’une vérité entraperçue ». Il a franchi la limite, le dernier pas avant d’atteindre le seuil de l’invisible.

Conrad nous invite à un voyage envoûtant en homme digne de son époque ! Ecrit à la fin du XIX siècle, Conrad partage avec les hommes de son siècle leurs questionnements et leurs angoisses : dans cette société victorienne puritaine corsetée à l’extrême, les névroses se font la part belle ! Si ce siècle voit l’apparition de la psychanalyse, elle voit également l’apparition de la peur suscitée par l’inconscient : l’homme prend le visage de la terreur lorsqu’il se trouve confronté à ses propres abîmes. Deux images de la femme prédominent : la femme tentatrice et castratrice, incompréhensible, pleine de secrets, étrangère et en cela hostile et la femme idéalisée, asexuée ou androgyne. Ces figures féminines se retrouvent exposées dans tous les arts majeurs de l’époque : peinture, poésie, littérature…

Impossible pour moi de ne pas lire entre les lignes, de ne pas saisir à quelle libido tourmentée Conrad expose Marlow en le confrontant aux ténèbres de la brousse :
« […]le scintillement de la longueur du fleuve entre les sombres courbes, battement de tam-tam, régulier et sourd comme un battement de cœur – le cœur des ténèbres victorieuses. C’était un moment de triomphe pour la brousse, une invasion, une ruée vengeresse que, me semblait-il, j’aurais à contenir seul pour le salut d’une autre âme. »
La femme pure et asexuée étant représentée par la « promise » de Kurtz, qui telle un ange descendu du ciel, paraît d’une innocence surnaturelle totalement en contraste avec le reste du récit.

Pour conclure ce billet, Au cœur des ténèbres  est une œuvre très riche en interprétations diverses que je ne peux que vous conseiller !

Le personnalité envoûtante de Kurtz, le coupeur de têtes, deviendra un personnage à part entière que nous retrouverons mis en scène dans d’autres romans par d’autres auteurs, dont Le chasseur de têtes de Timothy Findley. Le film Apocalypse Now de Coppola est également une adaptation, transposée dans le contexte de la guerre du Vietnam.


Au cœur des ténèbres de Joseph Conrad, Éditions Flammarion, 7 janvier 1993, 214 pages

mercredi 26 avril 2017

Ghost in the Shell de Rupert Sanders

Ghost in the Shell de Rupert Sanders
Avec Scarlett Johansson, Michael Pitt, Takeshi Kitano, Michael Wincott, Juliette Binoche, Pilou Asbæk, Kaori Momoi 
États-Unis, 2017


Synopsis

Dans un futur proche, le Major est unique en son genre: humaine sauvée d’un terrible accident, son corps aux capacités cybernétiques lui permet de lutter contre les plus dangereux criminels. Face à une menace d’un nouveau genre qui permet de pirater et de contrôler les esprits, le Major est la seule à pouvoir la combattre. Alors qu’elle s’apprête à affronter ce nouvel ennemi, elle découvre qu’on lui a menti : sa vie n’a pas été sauvée, on la lui a volée. Rien ne l’arrêtera pour comprendre son passé, trouver les responsables et les empêcher de recommencer avec d’autres. 


Mon avis

L’adaptation du manga Ghost in the Shell de Mamoru Oshii par Rupert Sanders est nettement plus fidèle dans la forme (quelques scènes clés sont scrupuleusement respectées) que dans le fond. Alors que le film d’animation était plutôt destiné à un public de niche à tendance geek, fasciné par son propos volontairement hermétique suscitant chez le spectateur maintes réflexions sur l’apparition mystérieuse, excitante et inquiétante d’une nouvelle forme de conscience (nous projetant donc vers le futur dans un mouvement allant de l’avant), le film de Rupert Sanders s’adresse quant à lui à un plus large public, revenant à des enjeux sans doute moins ambitieux et plus balisés. Ce qu’il perd en complexité, il le gagne en compréhension et il va même jusqu’à nous proposer un mouvement inverse, que je qualifierai de retour vers le passé, puisqu’il s’agit ici avant tout d’une quête identitaire posant son socle sur la mémoire et la recherche de son histoire individuelle. 

Nous sommes donc presque à l’opposé de l’original ! Ce parcours inversé et cette simplification ne m’ont pourtant pas gênée, car il ne manque pas de substance pour autant, le film nous amenant à  nous interroger sur des questions philosophiques assez intéressantes, comme la part de l’esprit et de la matière dans la construction de notre identité, le pouvoir et la violence, l’évolution de la connaissance technique qui ne fait que progresser sans que l’éthique ou la morale suivent, mais aussi la vérité comme dévoilement et enfin le concept de liberté, qui ne peut que s’acquérir dans la connaissance de notre rapport au monde avec tout ce qui nous rattache à notre personnalité, notre filiation et notre humanité, et dont l’accès ne peut se faire qui via de multiples transgressions. Ce retour à la matrice, à la mère, à la terre, ce questionnement quant à son identité lorsque la mémoire est falsifiée, mais aussi le recours au mythe de Prométhée modernisé et dans lequel le créateur posera un acte sacrificiel pour protéger sa créature, sont donc des concepts totalement neufs dans cette adaptation.

Pour en revenir à la forme, les influences sont nombreuses et très facilement repérables. Est-ce un problème ? Pas forcément, tant l’ensemble est séduisant et ne manque jamais de cohérence.

Quelques mots sur les acteurs. Pilou Asbæk fait son job mais il le fait très bien. J’étais très contente de retrouver l’actrice japonaise Kaori Momoi (dans le rôle de la mère biologique), une star au Japon et que j’ai vue dernièrement dans Fukushima, mon amour (Grüße aus Fukushima) de Doris Dörrie.  Et Scarlett Johansson dans tout ça ? J’avoue que je n’ai jamais été une grande fan de cette actrice, son apparence froide ne parvenant jamais à m’émouvoir. Force est de constater qu’elle est absolument parfaite pour ce rôle, à voir absolument en VO pour savourer sa voix sexy, qui donne tout de suite une autre dimension à sa plastique cybernétique. Contente aussi de revoir Juliette Binoche et Takeshi Kitano, même si ce ne sont pas eux qui remportent la palme côté interprétation.

Alors certes, Ghost in the Shell de Rupert Sanders est un divertissement haut de gamme et ce qu’il perd en poésie, métaphysique et opacité, il le gagne en efficacité et en beauté visuelle. Il n’empêche, j’ai savouré ce film avec gourmandise et on peut apprécier la nouvelle monture même lorsqu’on fait partie des fans de la première heure.  A voir au cinéma (pas vu en 3D par contre).  



 

samedi 22 avril 2017

Solaris d'Andreï Tarkovski

Solaris d'Andreï Tarkovski
Avec Natalja Bondartsjoek, Donatas Banionis, Yuri Jarvet
Russie, 1972

Les recherches sur la planète Solaris, recouverte sur toute sa surface par un océan protoplasmique, n’a pas connu beaucoup d’avancée depuis sa découverte.  A tel point que l'occupation de sa station orbitale d’observation se réduit aujourd’hui à seulement trois scientifiques. Un inquiétant message envoyé par le docteur Guibarian, l'un des trois scientifiques, renforce la décision des autorités d’envoyer Kris Kelvin en mission sur la station. Il devra déterminer s’il est encore nécessaire de maintenir la station en activité et découvrir ce qui se passe à bord.  

A son arrivée, le plus grand désordre règne dans le laboratoire spatial.  Kris Kelvin ne tarde pas à découvrir le suicide du docteur Guibarian et ne peut que s’interroger sur le comportement très étrange des deux autres scientifiques. Après une nuit passée à bord, il se réveille avec son épouse à ses côtés, alors qu’elle est décédée depuis plusieurs années. Il est visiblement en présence d’une force mystérieuse capable de donner vie aux rêves et autres souvenirs des occupants de la station pendant leur sommeil. Kris Kelvin se retrouve inévitablement confronté à son propre passé, envahi de remords et de culpabilité, dans la mesure où son épouse avait mis fin à ses jours après une ultime dispute…

Le film Solaris est l'adaptation du roman de science-fiction de l'auteur polonais Stanislas Lem. Le réalisateur se démarque quelque peu du roman, tant il s'intéresse moins à cette confrontation à l'Inconnu qu'à ses conséquences sur le plan psychologique, philosophique ou même spirituel d'un homme confronté à ses souvenirs, ses manquements et ses remords. Cet océan protoplasmique, vaste miroir qui absorbe les pensées des hommes pour mieux les reconstituer dans le réel, génère une sorte de "retour du refoulé", élément déclencheur d'un cheminement intérieur pouvant mener vers une meilleure connaissance de soi. Une évolution personnelle qui n'est pas sans souffrances et qui suscite de multiples questionnements mais qui peut conduire vers un apaisement et une liberté intérieure,  en passant notamment par le pardon, la réconciliation et la prise de conscience.


 Que donnerait à l'homme la libération du monde entier, si son âme n'était pas libre ?
George Santayana, cité par Andreï Tarkovski dans son journal

Je ne vous cache pas que Solaris est un film complexe et exigeant. Le réalisateur nous donne bien quelques indices  pour mieux l'appréhender mais il faut aussi accepter le fait que certains éléments restent volontiers dans le flou : "Il faut trouver, élaborer un principe qui permette d'agir sur le spectateur d'une façon individuelle, qui fasse d'une image « totale » une image « privée », comme c'est le cas en littérature, en poésie, en peinture ou en musique.  Et le secret me paraît être le suivant : montrer le moins possible pour que, de ce « moins », le spectateur puisse se faire lui-même une idée du « tout ».  L'image au cinéma, selon mon point de vue, doit être fondée là-dessus. (...) le principal n'est plus le détail, mais ce qui est caché !"  (Journal 1970 - 1986).


Cette volonté de ne pas tout dévoiler peut être vue comme une manière de reconnaître et d'accepter le mystère de la vie, de l'amour et de la mort.  Car si l'homme peut donner un sens à son existence, c'est dans son aspiration à grandir intérieurement.  Voir un film de Tarkovski, c'est aussi éprouver l'immanence divine, le panthéisme et le mysticisme du réalisateur, présents dans toute son œuvre (ce serait d'ailleurs intéressant de le comparer à Terrence Malick à ce niveau). Enfin, la lenteur du film peut également décontenancer le spectateur, mais c'est une manière pour le réalisateur de lui faire ressentir l'écoulement du temps qui passe, comme la sensation d'un instant d'éternité et de moment suspendu. 

Je veux faire un film qu'on puisse comparer, de par sa profondeur, à un acte de vie.
Andreï Tarkovski dans Journal 1970 - 1986

Alors je ne sais pas si je vous ai donné envie de (re)voir ce film mais sachez que pour moi, regarder un film de Tarkovski est vraiment une expérience en soi, dans le sens du vécu et des sensations.  Ceci dit, j'aime certains de ses films plus que d'autres, je pense notamment à L'Enfance d'Ivan, Andreï Roublev, Solaris ou Le Miroir. Quant à Nostalghia, son avant-dernier film et son premier film tourné en dehors de la Russie (en Italie, plus exactement), je l'ai trouvé d'une sincérité douloureuse et, de ce fait, assez éprouvant à voir. Mais il m'a marquée durablement, à sa façon.

La vérité se vit, elle ne s'enseigne pas ex cathedra. 
Hermann Hesse, Le jeu des perles de verre




Quelques repères  :

Extrait :  "Mon père a dit de Solaris qu'il était moins un film que quelque chose proche de la littérature.  Du fait du rythme intérieur, imprimé par l'auteur, de l'absence de tous les ressorts usés et de l'immense importance des détails, qui jouent chacun un rôle très particulier dans la narration." (Journal 1970 - 1986).

Extrait : "C'est avant tout l'univers intérieur de l'homme qui m'intéresse." (Le Temps scellé).

Extrait : "J'ai ressenti dans Stalker, peut-être pour la première fois, la nécessité de désigner avec précision et sans équivoque la valeur positive et centrale qui fait vivre l'homme.  Dans Solaris, il s'agissait de gens perdus dans le cosmos et qui étaient obligés, bon gré mal gré, de gravir les degrés de la connaissance.  Cette quête éternelle, imposée comme de l'extérieur de l'homme, est dramatique en elle-même, une source permanente d'inquiétudes, de privations, de souffrances et de désillusions, car la vérité finale est toujours hors d'atteinte.  De plus, l'homme a été doué d'une conscience, ce qui signifie qu'il souffre quand ses actes enfreignent les lois morales, et en ce sens l'existence de la conscience est quelque chose de tragique.  La désespérance accablait les héros de Solaris tout au long de leur quête, et la solution que nous leur proposions était assez illusoire : elle tenait en un rêve, celui de prendre conscience de leurs propres racines, celles qui lient à jamais l'homme à la Terre qui l'a engendré.  Mais ces liens étaient déjà devenus pour eux irréels. (...) Dans Stalker, j'ai formulé certaines choses jusqu'au bout : l'amour humain est vraiment ce miracle qui peut effectivement résister à toute l'aride théorisation sur l'état désespéré de notre monde.  Ce sentiment, c'est notre valeur positive commune et incontestable.  Bien que nous ne sachions plus très bien comment aimer..." (Le Temps scellé).

Extrait : "Il me paraît aussi absurde d'évaluer le succès d'un film par le nombre d'entrées dans les salles.  Car à l'évidence rien ne peut être perçu de façon univoque ou signifier une seule chose.  Le sens d'une image artistique est nécessairement inattendu, puisqu'elle reflète le monde tel que l'a perçu une individualité à travers ses particularités. Et cette individualité, ou cette perception, est proche pour certains, infiniment lointaine pour d'autres.  C'est ainsi." (Le Temps scellé).

Extrait : "J'ai attaché dans tous mes films une grande importance aux racines, aux liens avec la maison paternelle, avec l'enfance, avec la patrie, avec la Terre.  Il était primordial pour moi d'établir mon appartenance à une tradition, à une culture, à un cercle d'hommes ou d'idées." (Le Temps scellé).

Extrait : "Il y a longtemps que je n'ai pas vu mon père.  Moins je le vois, plus je m'ennuie de lui, et plus j'ai peur d'aller le voir.  
[...]
Lui aussi souffre que nos relations soient ce qu'elles sont.  Je le sais bien.
[...]
Mais je suis tétanisé, et incapable d'exprimer mes sentiments." (Journal 1970 - 1986 d'Andreï Tarkovski).

Extrait : "Moi, je sais ce que cela veut dire, ne pas voir son père. Et les enfants comprennent tout." (Journal 1970 - 1986).

Extrait : "Je voudrais enfin, pour clore ce livre, dévoiler un espoir caché.  J'aimerais que tous ceux qui auront été convaincus par ces pages, même si ce n'est qu'en partie, et à qui je n'ai rien dissimulé, soient devenus maintenant pour moi comme des alliés, des âmes sœurs." (Le Temps scellé)

mercredi 19 avril 2017

Memento mori de Sebastià Alzamora, parution poche

Memento mori de Sebastià Alzamora vient de paraître dans la Collection Poche Babel Noir chez Actes Sud.  Traduit du catalan par Serge MESTRE.  

Ce roman n’hésite pas à mélanger les genres, allant du roman historique au polar en passant par une pincée de fantastique, tout en s’affranchissant allègrement des codes du genre. Il n’en demeure pas moins que la composante dominante de ce Memento mori (locution latine signifiant « souviens-toi que tu vas mourir ») reste résolument le roman noir, tant l’auteur se focalise sur la figure et la représentation du mal, qui prend ici le visage de la corruption et de la dépravation, mais aussi celui de l’animalité et de la monstruosité de l'homme, qui s’expriment d’autant plus librement que nous sommes au début de la guerre civile espagnole. Un sujet souvent traité dans la littérature espagnole de ces dernières années, mais ce roman-ci s'en  distingue toutefois par le fait qu'il est bien difficile de distinguer les « bons » des « méchants », tant l’extrémisme, le fanatisme et la violence furent de tous bords, y compris du côté des républicains, faits nettement moins exploités dans la littérature d'aujourd'hui.

Un roman original et prenant mais il vaut mieux avoir le cœur bien accroché avant de l'aborder.  Pour en savoir plus, je vous invite à lire l'entièreté de mon billet, paru le jeudi 10 septembre 2015 : Memento mori de Sebastià Alzamora.

Lire également l'avis d'Yspaddaden.

mardi 18 avril 2017

Oeil-de-chat de Margaret Atwood

Extrait (1)

Je songe à tout dire à mon frère, à lui demander de l'aide. Mais lui dire quoi exactement ? Je n'ai ni œil au beurre noir, ni nez qui saigne : Cordélia ne fait rien de physique. S'il s'agissait de garçons qui poursuivent, agacent, il saurait quoi faire, mais les garçons ne me harcèlent pas de cette façon. Contre les filles et leurs façons détournées, leurs chuchotements, il serait impuissant. 

Extrait (2)

La fois suivante où Cordélia me dit de me tenir contre le mur, je m'évanouis à nouveau. A présent, j'arrive presque à le faire à volonté. Je retiens ma respiration, j'entends le bruit de froissement, je vois la noirceur, puis je me glisse de côté, hors de mon corps, et me retrouve ailleurs. 


Extrait (3)

La plupart des mères s'inquiètent lorsque leur fille arrive à l'adolescence. Pour moi, ce fut le contraire. Je me détendis, je soupirai d'aise. Les petites filles ne sont petites et mignonnes qu'aux yeux des adultes. Entre elles, elles ne sont pas si mignonnes. Elles sont grandeur nature.


Mon avis 

En lisant ce roman, j’avais l’impression d’écouter attentivement une amie qui revenait sur sa vie de femme et sur ses considérations à propos du couple, de l’amitié, de la vieillesse, de la famille mais qui se révélait surtout par l'histoire de son enfance. Une enfance marquée à jamais par des amitiés particulières entre petites filles qui relevaient plus de la manipulation et du harcèlement moral que d’amusements innocents. Et on arrive à mieux comprendre ces tragédies silencieuses qui peuvent se jouer à l'abri du regard des adultes.

Ce récit m'a fait penser à un autre roman de Margaret Atwood,  La Voleuse d'hommes, dans lequel nous retrouvions trois amies sous la coupe d'une quatrième femme. Ici le rapport est inversé (une petite fille sous la coupe de trois autres) mais j'ai retrouvé cette étrange séduction composée d'ascendance/de fascination/d'emprise.  Alors, je ne sais pas si ce roman a des résonances autobiographiques mais cela sonne vrai, ce qui témoigne déjà du talent de l'auteur.  A noter tout de même : c'est un gros roman, il prend donc son temps et ne va pas directement à l'essentiel, car c'est aussi avant tout un portrait de femme, et les chemins empruntés pour y parvenir sont nombreux. Il y a donc des lenteurs mais je m'y suis retrouvée sans peine.


Quatrième de couverture

À l'occasion d'une rétrospective de son travail dans une galerie, Elaine Risley, une artiste-peintre controversée, retourne à Toronto sur les lieux de sa jeunesse. Hier puritaine et grise, aujourd'hui éclatante sous la lumière des néons, la ville provoque chez elle un choc qui fait rejaillir les souvenirs de son enfance. Et au milieu de toutes les images qui remontent à la surface de sa mémoire reviennent celles de ses vieilles amies, ses doubles : Carole, Grace et, surtout, Cordelia. Ensemble, les petites filles avaient imaginé un monde à elles, loin des préoccupations des adultes, ou se jouaient des tragédies silencieuses, des drames étouffés. Puis les années ont passé et Elaine a continué son chemin, en gardant en elle cette période étrange ou s'enracinent sa mémoire et ses oublis – le terreau dans lequel s'inscrit son art. Avec ce magnifique roman d'apprentissage, Margaret Atwood fait tourner devant nous son oeil-de-chat, cette bille fétiche où se trouve reflétée la vie de toutes les femmes, et des petites filles qu'elles furent.

Oeil-de-chat de Margaret Atwood, traduction de l'anglais (Canada) par Claire Malroux, Éditions Robert Laffont, Collection Pavillons Poche, 16 Février 2017, 668 pages

Première édition :  Cat's Eye, 1988

vendredi 14 avril 2017

Les pêcheurs de Chigozie Obioma

Extraits

Mes frères - Ikenna, Boja, Obembe - et moi avions peu à peu compris que lorsque les deux ventricules du foyer - notre père et notre mère - gardaient le silence comme les ventricules du cœur retiennent le sang, nous risquions, à la moindre piqûre, d'inonder la maison.

[...]

Le christianisme avait beau avoir balayé le pays igbo, des miettes de religion traditionnelle avaient échappé au balai. 




Mon avis

Il s’agit du premier roman de Chigozie Obioma, qui nous invite à une sorte de tragédie grecque totalement revisitée par le conte africain.  Les superstitions et autres prophéties conduisent tout droit au châtiment et à la vengeance, détruisant un foyer devenu vulnérable depuis le départ du père, parti travailler loin de sa famille. Un récit qui demeure malgré tout très ancré dans la réalité économique, sociale et politique du Nigéria des années 90, avec son lot de calamités, de massacres, de querelles religieuses, de troubles politiques, sans oublier la présence inquiétante des soldats et le climat insurrectionnel qui l’accompagne. Un roman qui aborde également la fragilité de l’enfance et les espoirs déçus d’un père qui avait des rêves pour ses fils, qui auraient dû emprunter le chemin de l’exil, seule perspective réelle pour accomplir ses ambitions. Un récit qui accorde également une très grande place à l’importance de la fratrie et du noyau familial.  

Une très belle écriture et une étonnante maîtrise pour un premier roman. Malheureusement, et pour une raison que je ne m’explique pas, je suis restée tout au long de ma lecture comme à distance des personnages, n’arrivant pas à leur donner chair ni à ressentir de l’émotion malgré les épreuves traversées par tous les membres du clan familial. Mais cela ne remet aucunement en cause le talent de l’écrivain, juste la lectrice que je suis. Je n'ai d'ailleurs aucun doute quant au fait que Chigozie Obioma sera prochainement un auteur qui comptera dans le monde littéraire de ces prochaines années.


Quatrième de couverture

Un jour de janvier 1996, dans un village du Nigeria, quatre frères profitent de l’absence de leur père pour pêcher au bord du fleuve interdit Omi-Ala. Le sorcier Abulu, qui les a vus, lance sur eux une terrible malédiction : l’aîné, Ikenna, mourra assassiné par l’un de ses frères. La prophétie bouleverse les esprits, et hante la famille jusqu’au dénouement tragique. Avec cet admirable récit dans lequel le tempo du conte africain accompagne la peinture du monde contemporain, Chigozie Obioma invente une forme nouvelle d‘écriture romanesque. Avec Les Pêcheurs, Chigozie Obioma prend place parmi les grandes voix de la littérature africaine. 


Présentation de l'auteur

Chigozie Obioma, né en 1986, est un écrivain nigérian. Né dans une famille de douze enfants, Chigozie Obioma fait des études supérieures à Chypre, où il obtint une bourse et un poste d'enseignant. Après cela, il publie son premier roman intitulé Les Pêcheurs. Une année plus tard, il part aux États-Unis, où il reçoit des cours de Creative Writing à l'université du Michigan. Il enseigne aujourd'hui la littérature africaine à l’Université du Nebraska.  En 2015, il est lauréat du Prix Booker, pour son roman Les Pêcheurs. Il obtient également le prix du premier roman du Guardian et le prix des nouvelles voix Afrique et Moyen-Orient du Financial Times.

« De la même façon qu’il y a des tragédies grecques, ou shakespeariennes, Les Pêcheurs est selon moi une tragédie igbo. Cette forme littéraire ne me semble pas du tout périmée, notamment pour évoquer des sociétés telles que celle d’où je viens, où la spiritualité et les ­superstitions continuent à jouer un rôle très important. » 

Source : http://www.telerama.fr

mercredi 12 avril 2017

Katalin Varga de Peter Strickland

Katalin Varga de Peter Strickland
Avec Hilda Peter, Norbert Tankó, László Mátray
Roumanie, 2008
Disponible en DVD et VOD


Katalin Varga a eu l’imprudence de se confier à une « amie », qui ne s’est pas gênée de tout rapporter à son époux : il n’est pas le père de son enfant.  Jetée sur le pavé comme une malpropre, montrée du doigt par les villageois, Katalin et son fils Orban se retrouvent bannis du village. En s’engageant sur les routes peu engageantes de Transylvanie, c’est le début d’un périple incertain et non sans risque qui commence. Un périple qui n’est pourtant pas sans but. Pourquoi Katalin veut-elle revenir sur les lieux de son passé, qu'elle avait quittés depuis onze années ?   Parce qu’elle n’a rien oublié et que le moment de régler ses comptes est venu.

Difficile d’en dire plus sans dévoiler l’intrigue, d’autant plus que notre regard sur les personnages change assez radicalement en cours de route, quand on commence à comprendre enfin ce qui est en train de se jouer. Les paysages désolés et sauvages des Carpates se prêtent à merveille à l’ambiance inquiétante et âpre du film, dans lequel la violence peut jaillir brutalement, là où on ne l’attendait pas forcément.  Et le fait qu’elle surgisse le plus souvent hors-champ lui donne d’autant plus d’impact. Un environnement étranger et mystérieux qui arrive aussi à donner au récit un petit côté intemporel et universel.  

Ce premier long métrage du britannique Peter Strickland est une réussite (lorsqu'on prend connaissance des obstacles qu’il a rencontrés pour le financer, il n’en a que plus de mérite) et le fait d'avoir engagé une actrice totalement inconnue, Hilda Peter, se révèle une excellente surprise (tant on ne sait vraiment pas à quoi s’attendre, du moins dans la première partie du film). Et si le sujet n’est au demeurant pas follement original – une énième histoire de vengeance et de rédemption – le traitement l’est nettement plus et mérite vraiment le coup d’œil. Mention spéciale pour tout le travail effectué au niveau du son et des bruitages, qui contribue excellemment à l’atmosphère du film.  

Peter Strickland a depuis lors réalisé deux films : Berberian Sound Studio et The Duke of Burgundy. Son premier film, Katalin Varga, est à mon avis son film le plus réussi à ce jour, même si les deux suivants ne sont pas inintéressants, loin s'en faut (à voir tout de même donc, ne serait-ce que par curiosité). Mais ils sont moins aboutis que celui-ci. Et si je devais chercher un thème central à ses trois films, je pencherais pour ce proverbe bien connu: « il ne faut pas se fier aux apparences ». Vous êtes prévenus.

Katalin Varga a remporté un Ours d'Argent lors du Festival du Film de Berlin 2009.


jeudi 6 avril 2017

The Lost City of Z de James Gray

The Lost City of Z de James Gray
Avec Charlie Hunnam, Sienna Miller, Tom Holland, Robert Pattinson
États-Unis, Sortie 2017


Percy Fawcett est un homme « mal né » : la déchéance de son ascendance paternelle n’est pas sans conséquence dans une société édouardienne fortement corsetée et hiérarchisée, tant et si bien qu’il éprouve bien des difficultés de se hisser à la hauteur de ses ambitions professionnelles et plus personnelles, et ce malgré l'excellence de ses aptitudes. Fawcett en arrive à accepter la mission de cartographier les frontières entre le Brésil et la Bolivie, pensant y trouver l’opportunité d’une réhabilitation sociale future. Mais la découverte des vestiges d’une civilisation disparue aura un impact déterminant sur lui et modifiera en profondeur ses priorités

A son retour, il ne cesse de plaider la cause de l’existence de cette civilisation perdue, qui prouverait que l’homme blanc n’est nullement supérieur aux indigènes. Une cause qui ne pouvait que fortement trouver des résonances en lui, Fawcett n’ayant jamais été reconnu pour ses mérites de par les préjugés de caste de la société britannique de son époque.  

Dorénavant, retrouver cette citée enfouie dans la jungle amazonienne devient sa seule obsession, quels que soient les sacrifices demandés. Et nous accompagnons la quête de cet homme, qui est arrivé à transcender l'empreinte d'une origine entachée en cherchant à satisfaire un idéal bien plus grand que lui : trouver la preuve de l'égalité des hommes, quelles que soient ses origines sociales ou ethniques.  C’est dangereux, déraisonnable mais aussi émouvant et troublant, la spectatrice que je suis ne pouvant qu’être touchée par l’évolution de ce personnage, qui à force de rechercher une citée disparue, s’égare dans son obsession au point de négliger l’essentiel : sa famille. Un homme qui ne doutera jamais de l'existence de cette civilisation perdue et qui entrainera son fils aîné dans la poursuite de ses propres chimères, unique façon pour ce dernier d'établir enfin une relation avec son père. Un fils sacrifié sur l’autel d'un père qui se consumera dans sa quête égalitaire devenue quasi mystique, et dont les échos plus personnels demeureront sans doute inconscients.  Il n'y a peut-être que son épouse qui est arrivée à le comprendre pleinement.

J’ai beaucoup aimé ce film, qui apporte une nouvelle pierre à l’édifice que construit petit à petit le réalisateur, tant nous retrouvons quelques-unes de ses thématiques comme la filiation, une certaine idée du sacrifice, la perte ou encore l’importance des pères et des origines sur nos destinées.  J’ai apprécié également la musique du film, qui accompagne à merveille les images et qui m'a aidée à me hisser à la hauteur des illusions de cet homme « mal né »,  qui a fini par trouver un sens à sa vie en voulant prouver à la face du monde sa vision humaniste, au risque de s'y perdre.  Superbe voyage intimiste, personnel, et bien plus encore...



mardi 4 avril 2017

Le chagrin des belges de Hugo Claus

Quatrième de couverture

Louis Seynaeve, élève dans un pensionnat de religieuses, puis dans un collège de jésuites, est un enfant précoce qui cache ses blessures intimes sous une carapace d'indifférence. Avec une lucidité inquiétante, il regarde les adultes se débattre autour de lui : en ces temps troublés (1939-1947), la ville de Walle, à deux pas de la frontière française, est le théâtre d'un écartèlement. Les Flamands sont pris en tenaille entre leur fidélité à la Belgique et la fraternité pangermanique offerte par l'Allemagne nazie. Confusion, insatisfaction et sentiment de duperie tisseront les années d'enfance et d'adolescence de Louis. A travers une incroyable galerie de portraits, Le Chagrin des Belges révèle tout l'exotisme d'un pays si proche, d'un " plat pays " extraordinaire qui est celui de Breughel, d'Ensor et de Ghelderode.

Hugo Claus, qui se définissait (avec un certain sens de la provocation) comme un « flamingant francophile », revient sur les années d’occupation nazie et sur la collaboration de certains flamingants, séduits par le pangermanisme potentiel que pouvait laisser espérer l’hégémonie allemande de l’époque.

Sous forme de chronique provinciale où nous retrouvons beaucoup d’éléments autobiographiques de l’auteur, « Le chagrin des belges » est composé d’une multitude d’anecdotes et de personnages hauts en couleur se déployant de 1939 à 1947. Ces années précédant et suivant la seconde guerre mondiale sont aussi celles où le jeune Louis Seynaeve passera de l’enfance à l’adolescence en compagnie de sa famille, tous originaires de la Flandre occidentale. Entre un père éditeur de propagande allemande, un grand-père flamingant et une mère secrétaire et maîtresse d’un officier allemand, c’est toute une période trouble et confuse de l’histoire de la Belgique qui s’offre aux yeux d’un jeune enfant fantasque en quête d’identité.

Roman initiatique en temps de guerre et de collaboration dans lequel les adultes n’ont pas le meilleur rôle : lâches et menteurs, se dissimulant continuellement derrière des masques et ne cessant de tricher et de tromper leur entourage, ils se révèlent non seulement indignes de confiance mais tout aussi faibles que facilement manipulables. Ce que notre jeune héros découvrira bien assez tôt, n’hésitant pas à recourir lui-même aux mensonges et manipulations pour arriver à ses fins, sans pour autant se départir d’une culpabilité et de l’angoisse existentielle qui s’en suivent, les bonnes sœurs du pensionnat et leurs règles rigoristes ayant soigneusement planté les germes du catholicisme dans le terrain meuble et malléable qu’offrait en pâture l'âme de leurs jeunes pensionnaires.

Cette vision assez noire et pessimiste de la nature humaine est heureusement contrebalancée par un certain sens de la dérision et du burlesque, l’auteur ne se privant pas d’inviter dans une grande partie du récit les délires, exaltations et fantasmes du personnage principal. Ce qui rend d’ailleurs parfois la lecture du récit malaisée, ne sachant pas toujours d’emblée si nous nous situons dans la réalité ou dans les escapades mentales du jeune Louis Seynaeve.

Ce pessimisme cuirassé d’ironie ne parvient pas non plus à dissimuler une certaine tendresse de l’auteur envers sa terre natale, témoignant s’il en était besoin de toute l’ambiguïté et la complexité des liens qu’il entretenait avec ses racines et son identité flamande.

Le grand trait de génie de l’auteur est de nous démontrer toute la multiplicité et les paradoxes du comportement des hommes en partant des contradictions du nationalisme flamand. Car si Hugo Claus part du caractère typiquement flamand de ses personnages et sur les revendications séparatistes de certains d’entre eux, c’est aussi pour nous mener vers une certaine universalité de la faiblesse des hommes en nous mettant en garde contre toute tentation totalitaire et fascisante.

Roman baroque aux personnages excentriques et truculents ayant pour thème principal la perte de illusions, « Le chagrin des belges » est un roman foisonnant, dense et riche en interprétations diverses : pouvant se décoder selon plusieurs grilles d’analyse, certaines se sont révélées inaccessibles en ce qui me concerne (je pense notamment aux allusions à la franc-maçonnerie et à quelques personnages demeurés obscurs pour lesquels on sent bien que l’ « on ne nous dit pas tout »). Et si je vous avoue que ce roman n’évite pas toujours quelques longueurs, il n’en demeure pas moins un roman essentiel au lecteur qui veut s’imprégner des ingrédients qui ont nourri les revendications séparatistes flamandes de ce petit mais oh combien complexe pays qu’est la Belgique.

Hugo Claus, né le 5 avril 1929 à Bruges et mort le 19 mars 2008 à Anvers, est un écrivain, poète, dramaturge, peintre (il fit partie du groupe Cobra avec Appel et Alechinsky), scénariste et réalisateur belge d'expression néerlandaise. Auteur prolifique et à multiples facettes, dont l'envergure internationale fut définitivement scellée par son opus magnum Het verdriet van België (Le Chagrin des Belges, 1983), Hugo Claus appartient aux grandes figures de la littérature néerlandophone. Citée à plusieurs reprises pour le prix Nobel, son œuvre, placée sous le signe d'un vitalisme hors pair, se caractérise par une écriture à la fois poétique et directe. Tout en s'inspirant volontiers des classiques, Claus ne redoute nullement de verser dans le propos burlesque, trivial, voire obscène.

Source

Rencontre avec Hugo Claus à propos de son roman "Le chagrin des Belges". Entretien avec cet auteur de renom qui évoque les grands sujets de son livre : la religion, contre laquelle il a une haine viscérale, le parallélisme avec sa propre vie, le "flamand petit bourgeois" et le mensonge qui est une nécessité. Voir son interview en cliquant sur le lien ci-dessous : 

Hugo Claus et 'Le chagrin des Belges' | SONUMA

dimanche 2 avril 2017

Fukushima mon amour de Doris Dörrie

Grüße aus Fukushima de Doris Dörrie
Avec Rosalie Thomass,  Kaori Momoi
Allemagne, Sortie 2017


Marie est une jeune femme allemande désemparée suite à une rupture amoureuse, alors qu’elle allait bientôt se marier à son fiancé.  Elle décide de noyer son chagrin en participant à une mission humanitaire à Fukushima. Déguisée en clown, elle est censée apporter un peu de joie aux rescapés, qui habitent dans des préfabriqués spartiates et sans âme(s).   

Satomi, une geisha retraitée qui fait partie des victimes de la catastrophe, se moque bien de efforts inutiles et vains de Marie, et le lui fait savoir. Marie, qui éprouve quelques difficultés à s’adapter à la culture japonaise, s’interroge sur sa mission et déplore son inutilité. Lorsque Satomi décide, de son propre chef et sans consulter personne, de retourner dans ce qui reste de la maison qui l'a vu naître et située dans la zone interdite, Marie choisit, après un moment d'hésitation, d'y rester en sa compagnie. Elles sont pourtant si différentes ! Mais elles apprendront, chacune à leur manière, à se découvrir et se lieront d'amitié.

Fukushima mon amour, c'est bien sûr un retour sur les lieux emblématiques de la catastrophe nucléaire, survenue le 11 mars 2011, ou plutôt ce qu'il en reste. Un véritable séisme écologique et psychologique, que la réalisatrice abordera essentiellement à travers la rencontre de deux femmes que tout oppose :  l'âge, la vie, la langue, la personnalité, le tempérament. Un choc des cultures aussi.  Mais sont-elles si différentes que cela ? Chacune a ses petits secrets, ses failles et ses plaies à cicatriser, chacune à ses propres fantômes à affronter, qui n’hésitent d’ailleurs pas à se manifester. Souvenirs, culpabilité, deux femmes qui devront se réconcilier avec la vie en sachant aussi se faire pardonner.  

Un très joli film réalisé en noir et blanc sur la mémoire, la perte, la reconstruction de soi, mais également sur la rencontre, l’amitié, la complicité et la réciprocité.  Un film délicat, sensible et plein de pudeur dans sa façon d’aborder ce qui se joue au fur et à mesure du déroulement de l’histoire.  

Encore un mot sur la traduction française du titre, qui fait référence à Hiroshima mon amour d’Alain Resnais, alors que le titre allemand ne le fait pas (Grüße aus Fukushima =  Greetings from Fukushima ou Salutation de Fukushima). Dire que j’ai lu une critique très négative du film parce que le journaliste s’évertuait à le comparer à son illustre prédécesseur. Stop, on s’arrête là un moment : si les deux films ont en commun une ville exposée aux radiations atomiques (ce qui n’est pas rien en soi), les comparer au détriment du film de Doris Dörrie me semble totalement déplacé, injuste, idiot et sans intérêt.  Voilà qui est dit.

Quoi qu'il en soit, nous n’étions que cinq personnes dans la salle, et uniquement des femmes, que je ne connaissais pas du tout au demeurant. Et nous avons toutes les cinq beaucoup aimé le film (ben oui, j’étais curieuse de savoir ce qu’elles en avaient pensé, alors je n’ai pas hésité à m’en informer).  L’une d’elle m’a ensuite fortement conseillé de voir l'un des précédents films de la réalisatrice,  "Cherry blossoms, un rêve japonais". Eh bien, je n’y manquerai pas, merci du conseil !