mercredi 22 février 2017

Aquarius de Kleber Mendonça Filho

Aquarius de Kleber Mendonça Filho
Avec Sônia Braga, Maeve Jinkings, Irandhir Santos
Brésilien, Français - Sortie 2016


Synopsis 

Clara, la soixantaine, ancienne critique musicale, est née dans un milieu bourgeois de Recife, au Brésil. Elle vit dans un immeuble singulier, l'Aquarius construit dans les années 40, sur la très huppée Avenida Boa Viagem qui longe l’océan. Un important promoteur a racheté tous les appartements mais elle, se refuse à vendre le sien. Elle va rentrer en guerre froide avec la société immobilière qui la harcèle. Très perturbée par cette tension, elle repense à sa vie, son passé, ceux qu’elle aime.


Mon avis

Un film qui a fait beaucoup parler de lui l'année passée. Et que j'ai eu la chance de rattraper dernièrement, dans la mesure où il est toujours diffusé dans une des salles d'un petit cinéma bruxellois. J'avoue avoir hésité à le commenter : que vais-je pouvoir vous dire de plus par rapport à tout ce qui a déjà été écrit sur ce film ? Pas grand chose, je le crains, mais je me lance quand même, au cas où ce billet se révèlerait une belle piqûre de rappel pour l'un ou l'autre de passage sur ce blog.

On a entendu partout que ce film était une dénonciation de la corruption d'un pays gangréné, notamment par la spéculation immobilière. Cette corruption prend ici la figure d'un jeune homme fraîchement diplômé d'une école de management américaine, et il faut voir à quel point son cynisme et sa détermination implacable contrastent avec son allure tellement affable et sympathique en apparence. Cela fait froid dans le dos et la confrontation entre cet homme et Clara constituent  l'un des points forts du film.

Sympathique, Clara ne l'est pas vraiment. Elle fait même partie d'une classe assez aisée qui n'est pas à l'abri de ses propres contradictions. Mais cette femme, qui refuse de vendre son bien (elle est bien la seule d'ailleurs de tout l'immeuble), est prête à résister et à lutter pour garder son lieu de vie,  riche de souvenirs et faisant partie de son identité. Clara est une femme de plus de soixante ans qui a déjà livré d'autres batailles dans sa vie (le cancer du sein et son ablation, la perte de son époux).  Belle, sensuelle, libre, insoumise et dotée d'un sacré tempérament, Aquarius de Kleber Mendonça Filho  est aussi et avant tout un portrait saisissant de cette femme hors norme. C'est intéressant d'ailleurs de voir à quel point sa personnalité s'inscrit véritablement dans la généalogie de sa famille, avec comme point de mire un souvenir avec sa tante, une femme déjà anticonformiste et audacieuse pour son époque. C'est également la personnalité de la fille de Clara qui retient toute notre attention, qui se distingue volontiers de ses frères en s'opposant ouvertement à sa mère. Cette force des liens familiaux, l'importance de la transmission, ce rapport au temps qui passe vont également à l'encontre d'une société consumériste du prêt à jeter. Un rôle sur mesure pour Sônia Braga, absolument magnifique dans ce rôle de femme "résistante" à sa façon.


J'ai aimé ce qu'en dit Fernand Denis : "L’élégance de sa mise en scène, sa fin aussi inoubliable que rageuse, sa résonance avec le présent, sa valeur universelle; "Aquarius" figure parmi les trois meilleurs films de Cannes 2016. Son absence au palmarès en est la preuve irréfutable."

Et j'ai aimé ce qu'en dit Strum : " [...] l’Aquarius, où elle a aimé son mari et élevé ses enfants, est pour elle indissociable de sa vie passée ; c’est une part d’elle-même. Le quitter, c’est mourir, et Clara qui a survécu à un cancer 35 ans auparavant, a décidé de vivre. Elle n’a plus peur de rien, pas même d’un appartement solitaire plongé dans l’obscurité.  Pour filmer ce désir de vie, Kleber Mendonça Filho a recours à une image : il filme les longs cheveux noirs de Clara, qui étaient coupés lorsqu’elle luttait contre son cancer, comme  un  défi jeté à la mort, comme le fleuve de sa vie, fait d’une multitude d’affluents noirs de jais. Souvent pendant le film, Clara défait ses longs cheveux et les secoue vigoureusement : c’est sa manière d’affirmer qu’elle est vivante, qu’elle possède la force d’une amazone, pas seulement parce qu’elle aussi a le sein droit coupé."

Et enfin, je laisse le dernier mot à Martin, d'autant plus que je le rejoins aussi dans son appréciation : "Il n'en reste pas moins vrai qu'un peu avant la fin, j'ai été un peu gêné aux entournures. L'incontestable dignité de cette femme debout a fini par me poser question. Son obstination à vivre sa vie selon ses choix a alors pu m'apparaître comme de l'intransigeance, surtout vis-à-vis de gens moins favorisés (sa domestique étant une bonne illustration). Or, il m'a semblé qu'à chaque fois que la personnalité et les décisions de Clara allaient contre celles d'un autre personnage, c'est toujours aux côtés de son héroïne que le film se rangeait."

11 commentaires:

  1. Content que tu aies aimé. Comme tu le dis, c'est vraiment un portrait de femme et Sonia Braga est formidable dans ce rôle. C'est vrai que Clara est intransigeante, mais c'est ainsi que Kleber Mendonça Filho la présente, sans jamais cacher ses défauts, ce qui rend le personnage plus vraie à mon avis que si le cinéaste n'avait montré que ses bons côtés. Et c'est aussi son intransigeance sans doute qui lui donne sa force. Sinon, merci pour la citation et le lien ! :)
    Strum

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    1. Ah mais ce n'est pas péjoratif quand je dis qu'elle n'est pas spécialement sympathique. J'ai même une nette préférence pour les personnages/actrices/acteurs que ne jouent pas toujours sur le mode de la séduction, j'aime bien les personnalités plus rugueuses (et les gueules qui vont avec chez les hommes), cela leur donne du caractère. Ce qui n'enlève rien à la beauté de l'actrice (ce qui revient d'ailleurs souvent dans le film).

      Concernant le lien et la citation, avec plaisir Strum. Je tâcherai de le faire plus souvent, histoire de donner un autre éclairage ou de s'attarder sur un détail que je n'avais pas mentionné et/ou remarqué mais que je trouve pertinent.

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  2. Un film que je n'ai pas vu mais qui semble confirmer la très bonne qualité du cinéma latino-américain du moment. Je constate que tu rejoins l'assemblée critique qui y a vu un des grands films de l'an passé. J'ai bon espoir de pouvoir me joindre à vous dans l'année qui vient (pas en salle malheureusement car de ce côté c'est déjà trop tard). Très bonne idée que d'ajouter en conclusion une petite revue de blog - tu cites de surcroît des plumes de renom ;-).

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    1. Ce film m'a effectivement bien plu et il fera partie de mon top de ce mois. J'espère que tu l’apprécieras tout autant, bien que tu le verras dans des circonstances différentes (je pense que voir un film sur un grand ou un petit écran modifie sa perspective).

      J'avais commencé à citer un extrait ou deux parus dans la presse, puis je me suis dit que ce serait tout aussi bien de citer mes amis blogueurs. Attends-toi d'ailleurs à en faire partie à un moment ou un autre ;-)

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  3. Beaucoup aimé ce film, vraiment.

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  4. Oh ! C'est vraiment gentil de me citer aussi longuement, Sentinelle !
    Merci beaucoup !

    Je garde malgré mes réserves un souvenir vraiment positif du film. Il y a beaucoup de choses que j'ai aimées, tant du point de vue du scénario que de la réalisation. Je maintiens mon bémol, mais ça n'est qu'une petite nuance.

    Si tu en as l'occasion, je te conseille vraiment de voir le premier film de Mendonça Filho, "Les bruits de Recife". Il est très différent, mais c'est une histoire (chorale) assez intéressante et une mise en scène... impressionnante !

    M'enfin... pour aujourd'hui, merci encore et à bientôt ! ;-)

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    1. Avec grand plaisir Martin ! Je me souviens que j'avais une certaine crainte par rapport à ce personnage, qui aurait pu m'agacer (cf son intransigeance). Puis j'avais peur aussi que le film parte vers de longs conflits entre avocats, ce qui me fait fuir en général. Mais rien de tel finalement, le tout est vraiment bien mené et je ne me suis jamais ennuyée. Ce film m'a même angoissée par moment (personnellement, j'aurais très mal vécu que mon immeuble se fasse envahir comme ce fut le cas à plusieurs reprises dans le film). Je n'aurais pas eu son courage, seule en plus, ouhlala bonjour l'angoisse.

      Je note "Les bruits de Recife", car j'aime bien revenir vers les précédents films d'un réalisateur que je viens de découvrir et qui m'a laissé une très bonne impression.

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  5. Je n'ai pas été attirée par cette histoire malgré les critiques élogieuses. La longueur du film me rebutait aussi. En te lisant ainsi que Martin, je ne regrette plus. Vous n'en dites pas de mal mais j'ai l'impression de l'avoir vu.

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    1. J'ai été réticente pendant longtemps également, pour de multiples raisons, mais elles se sont révélées infondées en final et je suis vraiment contente de l'avoir vu. Je ne l'ai pas trouvé long (un miracle en ce qui me concerne)et le film réserve de "belles" surprises, que je ne mentionne pas (ni Martin non plus). Alors tu as peut-être l'impression de l'avoir vu mais je t'assure que ce n'est qu'une impression et je pense que tu seras prise par surprise autant que moi par certaines scènes et certains développements. Fais confiance à l'intelligence du réalisateur. Puis l'amour (et le bonheur d'écouter) de la musique est très présent dans ce film, et là encore, je crois que tu t'y retrouveras autant que moi.

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  6. C'est cuit. Il ne passe plus chez moi

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