lundi 24 octobre 2016

Jean Auguste Dominique Ingres, troisième partie : triomphe tardif à Paris, suivi d'un dernier retour à Rome

Suite au triomphe du Vœu de Louis XIII, exposé au Salon en 1824, Ingres décide de rester à Paris. Il ouvre un atelier rue Visconti et une école de dessin à proximité de son atelier. L’école d’Ingres devient l’une des institutions les plus importantes et les plus influentes de la capitale. Charles X lui remet la croix de la Légion d’honneur à l'issue du Salon et le ministère de l’intérieur lui commande le tableau Le Martyre de saint Symphorien, destiné à la Cathédrale Saint-Lazare d'Autun. Il y travaillera pendant près de dix ans, s’attachant à restituer la plus grande réalité historique et archéologique.

Le Martyre de saint Symphorien de Jean Auguste Dominique Ingres
1834, Autun, CathedraleSaint-Lazare

D’abord professeur à l’École des beaux-arts à partir de 1830, Ingres sera nommé président en 1833. Cette ascension lui vaut la reconnaissance publique, la gloire mais aussi l’argent nécessaire pour mener une vie confortable. Mais plus il monte dans l’échelle sociale, plus ses obligations pédagogiques, académiques et sociales lui prennent du temps, entravant son indépendance et sa liberté artistique. Ingres peindra finalement peu pendant cette période. Il n’en reste pas moins que le portrait de Louis-François Bertin, dit Bertin l’Aîné, exposé au Salon de 1833, est devenu aujourd'hui l'une de ses œuvres les plus célèbres. Ingres ne dévoilera pas ses sources d'inspiration pour la réalisation de ce portrait, mais on peut penser que l'autoportrait de Titien en fait partie. L'influence de ce portrait aura une importance considérable sur les artistes modernes, comme Pablo Picasso, Félix Vallotton et Léon Bonnat.


Monsieur Bertin par Ingres
1832, Paris, Musée du Louvre
Autoportrait par Titian
Entre 1562 et 1564, Berlin, Gemäldegalerie

François Bertin, soixante-six ans, est le propriétaire du très puissant Journal des débats qui, depuis juillet 1830, est devenu le meilleur soutien de la politique de Louis-Philippe et l’organe privilégié de la bourgeoisie conservatrice. Autrefois exilé en Italie par le Premier Consul et emprisonné pendant un an sous Napoléon, qui confisqua son journal, ce grand patron de presse est à la tête du combat en faveur du mouvement romantique. Ce portrait exécuté par Ingres reflète très bien la forte personnalité de Bertin : l’homme est trapu, les cheveux sont en désordre, le gilet et la veste sont froissés, la bouche est amère, son regard nous toise alors que le sourcil gauche relevé esquisse un soupçon d'ironie, les mains sont disposées en éventail comme des griffes. Chef-d’œuvre de psychologie, cette peinture ne plaira pas à la fille de M. Bertin, qui trouve la pose de son père vulgaire et l’attitude ridicule. Elle estimera que le peintre avait tout simplement transformer « un grand seigneur en gros fermier ». 

Pendant que le monde de l’art se divise entre ceux qui sont pour son art et ceux qui sont contre, la politisation des discours artistiques entre le romantisme et le néoclassicisme l’intéresse de moins en moins et finissent même par l’éloigner un temps de la capitale. Le Martyre de saint Symphorien, exposé au Salon de 1834, est un échec. Exaspéré par les critiques, Ingres décide de ne plus jamais exposer ses tableaux au Salon et préfère une nouvelle fois s’exiler. Il pose sa candidature pour le poste de directeur de l’Académie de France à Rome.


De 1835 à 1841, il vit à la Villa Médicis, qu’il fait restaurer et qu’il administre avec fermeté. Très occupé par ses nouvelles fonctions pendant son directorat, Ingres n’achève que deux tableaux : L’Odalisque à l’esclave et Antiochus et Stratonice.

L’Odalisque à l’esclave de Jean Auguste Dominique Ingres
1840, Cambridge – Massachusetts, Fogg Art Museum


Double étude pour Odalisque à l’esclave, 17,5cm x 34,5cm, avant 1839, inv. D1157
Paris, Musée du Petit Palais © PMVP / cliché : Ladet


Antiochus et Stratonice de Jean Auguste Dominique Ingres
1840, Chantilly, Musée Condé

De cette même période datent son autoportrait et d’autres portraits dessinés d’amis et d’intimes. Violoniste quasi professionnel, Ingres organise des soirées musicales lui offrant l'opportunité de rencontrer de nombreux musiciens, tels que Liszt, Gounod, Paganini …

Charles Gounot par Ingres
1841, Chicago, The Art Institute of Chicago
Franz Liszt par Ingres
1839, Collection Privée

Autoportrait par  Ingres © Erich Lessing
1835, Paris, Musée du Louvre

Antiochus et Stratonice connait un succès immense, et c’est finalement la raison pour laquelle il décide de revenir à Paris en 1841. Ingres aura passé six années à la tête de la Villa Médicis. C’est aujourd’hui un homme de soixante et un ans qui revient cette fois définitivement en France, où il est accueilli par un banquet triomphal dans lequel le Tout-Paris littéraire, politique et artistique lui rend hommage. Belle revanche pour cet artiste, qui a tenu sa promesse : « Je compte sur ma vieillesse, elle me vengera ». Mais c’est déjà une autre histoire…


Sources :

* Dictionnaire de l'art et des artistes, Fernand Hazan éditeur, 1982
* Jean-Auguste Dominique Ingres : 1780-1867, Éditions Taschen, 2006
* L’aventure de l’art au XIX siècle, Collection Aventure de l’Art aux Éditions Chêne, 2008
* Le site Wikipédia
* Le site du Musée du Louvre


A découvrir également sur ce blog :

* Jean Auguste Dominique Ingres, première partie : les années d'apprentissage en France 
* Jean Auguste Dominique Ingres, deuxième partie : pensionnaire à la Villa Médicis
* Jean Auguste Dominique Ingres, quatrième partie : les dernières années
 

6 commentaires:

  1. Oh la la j'ai du retard à rattraper :-)
    Bon je dirais, ce qui n'est pas très constructif, qu'Ingres ne me "parle" pas beaucoup. Tous ces culs, tous ces seins, ces seins martyrs... bof.

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    1. Rhô on n'est pas chez Picasso quand même. Enfin, tu es bien évidemment libre de l'apprécier ou pas, même si je ne partage pas ton opinion. Ceci dit, ce ne sera pas la première fois ni la dernière mais on s'en fiche après tout ;-)

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  2. Quelle ironie : Antiochus et Stratonice qui connait un "énorme succès" alors que de tous ceux que tu as montrés, c'est sans doute son tableau le moins beau. Il a bien fait de passer autant de temps en Italie. :) Merci pour la suite de ses aventures.
    Strum

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    1. Tout à fait d'accord avec toi Strum ! Je ne l'aime pas beaucoup non plus ce tableau, mais il est important dans la vie du peintre, alors je ne pouvais pas le négliger. Je suppose que c'est son académisme figé, qui respectait bien les standards de l'époque, qui a fait son succès. Alors que dans ses autres peintures, il navigue plus en eaux troubles si on peut dire ;-)

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  3. avec ce tableau d'Antiochus on a l'impression de regarder une scène au théâtre la femme en pleine lumière en contraste total avec l'éclairage et les couleurs du reste donne l'impression d'être un spectre c'est capté de plus loin que les autres tableau mais le détail de chaque chose est je trouve somptueux ainsi que cette façon de plongé dans l'obscurité au fur et à mesure qu'on monte dans le tableau .J'aurais bien du mal à sortir un tableau du lot que tu nous as présenté et je pense qu'aujourd'hui encore une exposition complète de ses œuvres attirerait un public incroyable comme Picasso dont je suis fans.

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    1. Ingres a fait l'objet d'une rétrospective au Musée du Louvre en 2006, que je n'ai malheureusement pas vue. Je suis contente que ce tableau d'Antiochus t'inspire, j'ai pour ma part plus de mal mais je crois qu'il gagnerait à être vu grandeur nature tant les détails abondent. Ingres s'est probablement inspiré de l'opéra Stratonice de Étienne-Nicolas Méhul, d'où ce côté théâtral que tu perçois très bien.

      Ah mais Picasso sera à l'honneur à Bruxelles, au palais des beaux-arts (le BOZAR) plus exactement, du 26 octobre 2016 jusqu'au 05 mars 2017.

      J'irai très certainement, et j'en parlerai ici même ensuite :)

      http://www.bozar.be/fr/activities/107657-picasso-sculptures

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