mercredi 20 avril 2016

Extraits : Du côté de chez Swann de Marcel Proust



« Autrefois on rêvait de posséder le cœur de la femme dont on était amoureux ; plus tard, sentir qu'on possède le cœur d'une femme peut suffire à vous en rendre amoureux. »

« De tous les modes de production de l’amour, de tous les agents de dissémination du mal sacré, il est bien l’un des plus efficaces, ce grand souffle d’agitation qui parfois passe sur nous. Alors l’être avec qui nous nous plaisons à ce moment-là, le sort en est jeté, c’est lui que nous aimerons. Il n’est même pas besoin qu’il nous plût jusque-là plus ou même autant que d’autres. Ce qu’il fallait, c’est que notre goût pour lui devînt exclusif. Et cette condition-là est réalisée quand – à ce moment où il nous fait défaut – à la recherche des plaisirs que son agrément nous donnait, s’est brusquement substitué en nous un besoin anxieux, qui a pour objet cet être même, un besoin absurde, que les lois de ce monde rendent impossible à satisfaire et difficile à guérir – le besoin insensé et douloureux de le posséder. »

«  Qu'importait qu'elle lui dît que l'amour est fragile, le sien était si fort! Il jouait avec la tristesse qu'elle répandait, il la sentait passer sur lui, mais comme une caresse qui rendait plus profond et plus doux le sentiment qu'il avait de son bonheur. Il la faisait rejouer dix fois, vingt fois à Odette, exigeant qu'en même temps elle ne cessât pas de l'embrasser. Chaque baiser appelle un autre baiser. Ah! dans ces premiers temps où l'on aime, les baisers naissent si naturellement! Ils foisonnent si pressés les uns contre les autres; et l'on aurait autant de peine à compter les baisers qu'on s'est donnés pendant une heure que les fleurs d'un champ au mois de mai. »


Marcel Proust par Jacques-Émile Blanche, 1892

De par l'importance des souvenirs et de la perception subjective des êtres et des choses à travers la peinture de la société, Marcel Proust (Auteuil, 1871 - Paris, 1922) est aujourd'hui considéré comme le fondateur du roman moderne.   Son œuvre, A la recherche du temps perdu, est composée de sept romans autobiographiques écrits à la première personne : Du côté de chez Swann (1913), A l'ombre des jeunes filles en fleurs (1918), Le Côté de Guermantes (1920 - 1921), Sodome et Gomorrhe (1921 - 1922), La Prisonnière (1923), Albertine disparue ou la Fugitive (1925) et Le Temps retrouvé (1927). L'essentiel de A la recherche du temps perdu, qui retrace l'existence du narrateur  de son enfance à l'âge adulte et qui comptera plus de cinq cents personnages, paraîtra à titre posthume.

19 commentaires:

  1. Je me délecte de ces délicieux extraits. Je suis hélas en ce moment plutôt du genre à me coucher de bonne heure. Je garde la lecture in extenso pour la saison des jeunes filles en fleur. ;-)

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    1. Si cela peut te consoler, je suis également du genre (et pas seulement en ce moment) à me coucher de bonne heure, ce qui ne m'empêche pas d'y aller lentement mais surement, "à petits pas" je dirai. Il faut dire que c'est du condensé, il vaut mieux être disponible et bien concentré pour lire Proust, afin de savourer toute la finesse de ses observations et autres pensées. Et si j'ai commencé depuis une petite semaine A l'ombre des jeunes filles en fleurs, je serai bien incapable de te dire quand je le terminerai. Mais j'ai tout mon temps, je ne suis donc pas pressée :)

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  2. Tu es en train de le lire ? Les premiers tome de La recherche traînent sur mes étagères depuis un moment, et j'en remets toujours la lecture à plus tard !!

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    1. Et oui Ingannmic, je me suis enfin lancée dans la lecture de "A la recherche du temps perdu"! J'avais bien remarqué que tu avais Proust dans ta PAL, j'ai même hésité à te demander si tu voulais que nous nous lancions ensemble dans cette lecture, mais j'ai du mal à envisager les lectures communes, d'autant plus que je lis Proust à petites doses et que cela me prend forcément beaucoup de temps sur la durée. Je suis mon rythme donc, et j'ai commencé depuis quelques jours le deuxième tome. En fait, je me suis procurée l'édition en un seul volume, paru chez Quarto Gallimard, qui fait 2400 pages. Au rythme où je le lis, je serai déjà contente de lire deux tomes par an. Mais n'hésite surtout pas à le lire, je pense que tu pourrais me rattraper sans peine ;-)

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    2. Je laisse de côté pour le moment, mais ton exemple m'encourage...

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    3. Effectivement, il vaut mieux choisir le bon moment avant de s'y lancer ;-)

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  3. Bonjour Sentinelle, ces extraits sont toujours aussi appréciables. Toute la première partie de Du côté de chez Swann est magnifique. A l'ombre des jeunes filles, c'est très beau aussi surtout vers la fin. Par la suite, il y a parfois un excès de mondanités pouvant lasser mais qui sont toujours sauvées in fine par la finesse psychologique de Proust et ses propos sur l'art. J'ai mis vingt ans pour lire La Recherche (je te souhaite d'etre plus rapide !). Heureusement la récompense vient à la fin avec l'extraordinaire Temps Retrouvé qui contient certaines pages parmi les plus belles et les plus profondes de la littérature française. Bonne lecture. :)
    Strum

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    1. Bonsoir Strum,

      Je ne me sentais pas vraiment à la hauteur pour écrire un billet sur une telle œuvre, alors j'ai préféré citer quelques extraits que j'ai particulièrement aimés, sachant qu'ils révèlent finalement autant sur l'auteur que sur celui qui les cite.

      Je me doute que tous les tomes ne se valent pas, dans la mesure où Marcel Proust n'aura pas le temps de revoir ni d'enrichir les derniers volumes, mais qu'importe, cette œuvre est impressionnante et j'ai le sentiment que c'est le bon moment pour moi de lui consacrer toute mon attention, même si je suis bien consciente que je me lance sur du long terme. Enfin, pas vingt ans non plus j'espère ;-) Toutes mes félicitations en tout cas pour y être parvenu, j'ai bon espoir d'en dire autant dans quelques années !

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  4. JE TROUVE QU'IL FAUT UNE SACREE DOSE DE PATIENCE 2400 pages de Proust c'est pour moi tout aussi impossible que lire "le Capital" en entier! :)

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    1. Tiens oui, lire Le Capital, cela doit être quelque chose aussi ! J'aime bien sentir le poids de ces 2400 pages, comme si ce poids matérialisait toute l'ambition et l'ampleur de cette œuvre. Je la ressens aussi physiquement d'une certaine manière ;-)

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  5. Comme Strum, je trouve que les premiers tomes sont les meilleurs. Beckett disait que Proust avait la manie (comme Joyce) d'apporter sans cesse des modifications/ajouts à son manuscrit et ce jusqu'au moment de l'impression, d'où la générosité verbale et la richesse de style extraordinaires des premiers tomes parus de son vivant. Par la suite, on sent que c'est moins bien écrit, moins dense, que Proust n'a pas eu le temps de retravailler son manuscrit comme il l'aurait souhaité. Cela reste toutefois très bien écrit et certains passages du Temps retrouvé sont parmi les meilleurs passages de toute la Recherche et récompensent pleinement le lecteur qui sera arrivé jusque là :)
    Sur ce, bonne continuation dans ta lecture !

    P-S : dans mes souvenirs, dans cette édition Quarto que tu possèdes, il me semble qu'à un moment, Proust consacre presque deux cent pages à un simple dîner mondain ! Cela m'avait fait rire sur le moment en constatant à quel point cela s'éternisait et bien que cela puisse parfois lasser, j'espère que tu prendras ton mal en patience pour terminer la Recherche :)

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    1. Merci K., je me lance dans ce challenge personnel et il est bien que tu m'annonces quelques difficultés qui m'attendent sur le parcours, de façon à me préparer mentalement pour arriver à franchir les obstacles (car un diner mondain sur 200 pages en est un fameux :-)

      Effectivement, Marcel Proust avait retravaillé les premiers tomes avant leur parution, et puis le temps lui a manqué pour continuer à le faire, mais j'ai l'ambition de le lire dans son entièreté, d'autant plus que nous sommes visiblement récompensés à la lecture du dernier tome :)

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  6. La réception mondaine de 200 pages dont parle K., c'est dans Le Côte de Guermantes. Sur moi, l'effet en a été radical : un hiatus de dix ans dans ma lecture de La Recherche. :) Mais je ne regrette pas ma persévérance. Le Temps Retrouve, c'est tellement beau et fort. J'en ai ressenti des échos jusque dans ma propre vie. Pour moi, la Recherche, d'une certaine façon, c'est deux sommets, le début et la fin, et une vallée aux charmes inégaux au milieu.
    Strum

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    1. C'est un peu comme moi avec le réalisateur Ingmar Bergman, dans la mesure où je ne suis toujours pas revenue vers ce réalisateur après avoir vu successivement Cris et chuchotements, Sonate d'automne et Sarabande. Il y a des traumatismes qui demandent du temps à cicatriser ;-)

      Merci pour cette précision Strum, je penserai à vous lorsque je tomberai sur ce fameux passage ! Quitte à l'abréger un peu si besoin :-$

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  7. Aujourd'hui on célèbre CERVANTES 400 ans qu'il est mort mais toujours bien vivant;
    Je le préfère, de très loin, aux prousteries... VIVE DON QUICHOTTE!

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    1. Et bien il fait depuis longtemps partie de mes livres à lire, j'y viendrai donc bien un jour ou l'autre :)

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  8. Vive Don Quichotte en effet ! Un de mes meilleurs souvenirs de lecture, entrecoupée de crises de fou rire. Car on peut aimer à la fois les prousteries et les don quichotteries, et même les trouver complémentaires. :)
    Strum

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    1. Sans forfanterie, je pense ne pas faire preuve de pédanterie ni de coquetterie en affirmant qu'apprécier également les prousteries et autres don quichotteries ne soit point une diablerie :)

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  9. Bonsoir Sentinelle, c'est bien que M. Proust aie commencé "La Recherche" par ce roman qui est une merveille. Ca donne envie de continuer, c'est ce que j'ai fait en 2000. J'ai calé à la toute fin du Temps retrouvé. Bonne fin de soirée.

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