samedi 20 février 2016

Constantinople de Théophile Gautier

Extrait (Chapitre onze,  Les derviches tourneurs) :

Immobiles au milieu de l’enceinte, les derviches semblaient s’enivrer de cette musique si délicatement barbare et si mélodieusement sauvage, dont le thème primitif remonte peut-être aux premiers âges du monde ; enfin, l’un d’eux ouvrit les bras, les éleva et les déploya horizontalement dans une pose du Christ crucifié, puis il commença à tourner lentement sur lui-même, déplaçant lentement ses pieds nus, qui ne faisaient aucun bruit sur le parquet. Sa jupe, comme un oiseau qui veut prendre son vol, se mit à palpiter et à battre de l’aile. Sa vitesse devenait plus grande ; le souple tissu, soulevé par l’air qui s’y engouffrait, s’étala en roue, s’évasa en cloche comme un tourbillon de blancheur dont le derviche était le centre. 

[…] 

Un pauvre vieux, porteur d’un masque socratique assez laid au repos, valsait avec une vigueur et une persistance incroyables pour son âge, et sa figure commune prenait, sous l’excitation magique du tournoiement, une singulière beauté ; l’âme, pour ainsi dire, lui venait à la peau, et, comme un marteau intérieur, repoussait et corrigeait par dedans les imperfections de ses traits. – Un autre, de vingt-cinq ou trente ans, figure noble, régulière et douce, terminée par une barbe d’un blond roux, faisait songer involontairement au jeune Nazaréen, - le plus beau des hommes, - avec ses bras élevés au-dessus de sa tête , et que les clous d’une croix invisible semblaient retenir dans la même position. Je n’ai jamais vu une plus belle expression ascétique (…), une tête plus éperdue d’amour divin, plus noyée d’effluves mystiques, plus reflétée de lueurs célestes ; si dans l’extra-monde les âmes conservent l’apparence du visage humain, elles doivent assurément ressembler à ce jeune derviche tourneur.


1852, Théophile Gautier embarque à Marseille sur le Léonidas en direction de Constantinople. Ses récits de voyage nous livreront des portraits saisissants d’un monde oriental envoûtant mais déjà quelque peu influencé, et ce à son plus grand regret, par le monde occidental. Il découvre les marchés, les cafés, les mosquées et autres palais, il nous parle de la ville, mais aussi du Bosphore, des murailles de Constantinople, des quartiers miséreux, des incendies, des cimetières disséminés dans la ville, des bains turcs, du confinement des femmes, d’une nuit du ramadan, des meutes de chien et bien d’autres choses encore... 

Si mes pas m’ont menée vers les chroniques de Théophile Gautier, c’est à l’auteur Orhan Pamuk que je le dois, tant il en parle avec chaleur et reconnaissance dans son autobiographie intitulée « Istanbul, souvenirs d'une ville ». Si Théophile Gautier ne fut pas l'unique écrivain français de sa génération à prendre la route vers Constantinople, il semblerait, si l’on en croit Orhan Pamuk, qu’il fut un des seuls à sortir plus volontiers des sentiers battus, en ne se contentant pas de dévoiler les charmes exotiques de la ville mais au contraire, en laissant venir à lui ses subtiles effluves mélancoliques. 

Je termine ce billet en relevant une des inquiétudes de Théophile Gautier sur le chemin de Constantinople, alors qu’il s’apprête à apercevoir pour la première fois sur le Léonidas les rivages de la Grèce : « On éprouve toujours quelque appréhension à voir se formuler dans la réalité une terre entrevue dès l’enfance à travers la brume des rêves poétiques ». Voilà qui est joliment écrit Monsieur Théophile Gautier. 

Je ne résiste pas à illustrer le chapitre Les derviches tourneurs, dont est tiré l'extrait cité en présentation du livre, par une photographie d'une des œuvres de l'artiste Trevor Leat, qui représente un derviche tourneur en quelque sorte écossais.  Après tout, l'extase n'a pas de frontière :)

Derviche tourneur par Trevor Leat
Source de la photographie : http://www.chambre237.com/le-derviche-tourneur-ecossais-de-trevor-leat/

Constantinople de Théophile Gautier, préface par Stéphane Guégan (biographe de l'auteur), Édition Omnia, Collection Omnia Poche, 17 avril 2014, 417 pages.  Première édition : 1853


4 commentaires:

  1. En rapport ou pas d'ailleurs avec la Turquie, j'attire ton attention sur Ismail Kadaré ( écrivain albanais ), je viens de rerelire son 'Les tambours de la pluie' ( Siège d’une citadelle albanaise par les Turcs au XVe siècle) , paru en 1970.
    'ls ont tout tenté contre nous, depuis les canons gigantesques jusqu'aux rats infectés. Nous avons tenu et nous tenons. Nous savons que cette résistance nous coûte cher et qu'il nous faudra la payer plus cher encore. Mais sur le chemin de la horde démente, il faut bien que quelqu'un se dresse et c'est nous que l'Histoire a choisis.'
    Brillant tout simplement.
    ++

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    1. Merci pour cette excellente suggestion, car si je connais "de nom" l'auteur Ismail Kadaré, je n'ai encore rien lu de lui à ce jour. Cette référence tombe d'autant plus à pic que la belle-famille par alliance du côté de mon conjoint est d'origine albanaise, plus précisément de la communauté albanaise du Monténégro. Il est plus que probable que nous nous y rendrons cette année. Bref, c'est une excellente idée de prospecter du côté de la littérature albanaise, qui sera très certainement très riche en découvertes :)

      A bientôt Ronnie !

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  2. Bonjour Sentinelle, il y a aussi Nerval qui raconte son séjour à Constantinople/Istanbul dans son épatant Voyage en Orient.

    Strum

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    1. Bonsoir Strum,

      Tu fais bien de citer « Voyage en Orient » de Gérard de Nerval, qui séjourna dans la capitale ottomane en 1843. De la même époque, outre Gérard de Nerval et Théophile Gautier, nous pouvons également mentionner Les lettres orientales de Gustave Flaubert (1849-1850) ou encore les Souvenirs et paysages d’orient (1848) de Maxime Du Camp. Plusieurs années après, ce sera Pierre Loti qui s'y illustrera : Aziyadé (1879) et sa suite Fantôme d'Orient (1892), La Turquie agonisante (1913), Suprêmes visions d'Orient (1921). Que de tentation :-)

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