dimanche 13 décembre 2015

En cours de lecture du roman Les Fantômes de la Sierra Maestra de Paul Ohl : le photographe Walker Evans

Extrait :

Il prit le livre qu’il gardait sur ses genoux et le déposa sur la table. Hemingway lut le titre : The Crime of Cuba. Il haussa les sourcils. 
— Ça date de quand ?
 — 1934… 
— T’as fait ce que tu devais faire, laissa tomber Hemingway. 
 — Toi… non ! 

[…] Hemingway ne dit rien. Il se mit à tourner les pages. Les photos étaient d’un réalisme poignant. Elles mettaient à mal la dignité humaine. Des corps sanglants affalés au pied d’un mur. Des visages figés par l’horreur. Des enfants en loques. Des portraits d’anonymes qui accusaient les indifférents. L’œuvre puissante d’un seul homme qui avait osé plonger au cœur de l’action avec un simple appareil photo au cou. Hemingway n’avait pas vu de telles scènes à Cuba. Sa passion pour la mer et ses secrets avait servi d’alibi pour motiver ses absences. 

[…] Il y eut un court silence. Hemingway reprit une gorgée de rhum et finit par vider le verre jusqu’à la dernière goutte. 

— Tant qu’il y aura des hommes, ils se tueront pour le pouvoir, continua-t-il d’une voix plus sourde, et chaque fois, il y aura des tas de morts inutiles. Ici, à Cuba, comme dans toutes les républiques de bananes, ils appellent ça des révolutions. Des révolutions…! Je pisse sur ces révolutions ! Des dictateurs déguisés en présidents qui se trahissent entre eux avant de se vendre au plus offrant… C’est ça, une révolution ? C’est ça que tu voulais que j’écrive ? ¡ Nada ! Je te l’ai déjà dit, j’ai donné en Espagne… Là-bas, c’était el culo del mundo ! Tu piges ? C’était le trou du cul du monde ! Et maintenant, tout Walker Evans que tu sois, tu vas me faire le plaisir de sortir de ma vie.

En collaboration avec le journaliste américain Carleton Beals, le photographe Walker Evans (Missouri, 1903 – Missouri, 1975) publie ses photographies prises à La Havane en 1933 dans un livre intitulé The Crime of Cuba. Ce seront des portraits d’ouvriers, de mineurs et de dockers, mais également des scènes de la vie urbaine quotidienne. L’objectif de la publication du livre The Crime of Cuba était de dénoncer la corruption du dictateur cubain Gerardo Machado, président de 1925 à 1933. Une période marquée par la violence et la tyrannie qui se terminera par la fuite du dictateur aux Bahamas en 1933, et ce après une grève générale de la population et la perte du soutien de l'armée. Walker Evans est surtout connu pour son travail sur la Grande Dépression de 1929. Il participa, comme Dorothea Lange, au programme de la Farm Security Administration, un organisme américain chargé d'aider les fermiers les plus pauvres. J’y reviendrai ultérieurement.



Havana, Mule, Wagon and Two Men par  Walker Evans 1933
© Walker Evans Archive, The Metropolitan Museum of Art

Havana, Old Havana Housefronts par  Walker Evans 1933
© Walker Evans Archive, The Metropolitan Museum of Art

Havana, Dock Workers par  Walker Evans 1933
© Walker Evans Archive, The Metropolitan Museum of Art
Havana, Coal Stevedore par  Walker Evans 1933
© Walker Evans Archive, The Metropolitan Museum of Art

Havana, Cinema par  Walker Evans 1933
© Walker Evans Archive, The Metropolitan Museum of Art


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2 commentaires:

  1. Déjà l'extrait que tu cites éveille la curiosité et les photos de cette époque rendent bien le climat d'une période souvent passée sous silence qui pourtant explique pourquoi il y a eu la révolution castriste

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    1. C'est un bon pavé de plus de 760 pages qui demande un temps de lecture conséquent mais qui en vaut vraiment la peine. On y retrouve Fidel Castro, le Che, mais aussi Hemingway et Sartre. Et plein d'autres personnages ! Les américains en prennent plein la gueule (avec raison) et on peut aisément comprendre les raisons de la révolution castriste.

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