mardi 14 avril 2015

La Leçon de piano de Jane Campion

The Piano de Jane Campion
Avec  Holly Hunter, Harvey Keitel, Sam Neill, Anna Paquin
Australie, Nouvelle-Zélande -1993

Une jeune femme muette, l’écossaise Ada McGrath (Holly Hunter), débarque en Nouvelle-Zélande avec son piano et sa petite fille, Flora McGrath (Anna Paquin). Elles rejoignent le colon Alistair Stewart (Sam Neill), un homme qu’elles rencontrent pour la première fois et qui n’est autre que le futur époux d’Ada,  choisi par son père. Contrainte d’abandonner son piano car trop lourd à transporter, ce sera le voisin George Baines (Harvey Keitel), proche de la communauté maorie, qui va rechercher l’instrument en l’achetant à Stewart.  En échange d’un morceau de terre et de quelques cours de musique donnés par Ada. Si le courant a du mal à passer entre Stewart et sa nouvelle épouse, Baines se révèle nettement plus sensible à la musique d’Ada. Une étrange relation s’instaure entre Ada et Baines, d’autant plus que cette dernière accepte le troc proposé par Baines : elle pourra récupérer son piano touche par touche,  en échange de chaque privauté érotique qu’elle lui accordera.

« Je n’ai pas parlé depuis que j’avais six ans. Personne ne sait pourquoi, pas même moi. »

Cette voix-off n'est autre que la voix intérieure d'Ada : une femme mutique, corsetée dans des vêtements noirs et austères, dont émerge un visage extrêmement pâle et peu amène. Une femme menue qui semble avoir dressé un rempart entre elle et l’environnement qui l’entoure, comme si son mutisme était une sorte de résistance passive face à une société patriarcale où la femme est encore traitée comme un objet,  qu’on échange et qu’on s’approprie sans demander son consentement. Si sa fille et l’écriture lui permettent de communiquer avec l’extérieur, c’est surtout son piano qui lui permet d’exprimer sa vie intérieure, véritable reflet de ses émotions.

Baines, sensuel et viril, est un homme situé entre deux mondes, plus proche de la nature et des maoris, comme le démontrent ses tatouages aborigènes au visage et sa manière de vivre, que du monde capitaliste et occidental auquel se raccroche Stewart. Ce dernier est par ailleurs complètement sourd à son épouse, alors que Baines sera le seul à entendre la voix d’Ada, qui passe par les notes du piano et qui suscitera dans un premier temps son désir, avant d’engendrer des sentiments plus profonds à son égard. Ce qui le poussera à rompre ce troc obscène qui fait de lui un misérable et d’elle une putain. Un événement qui sera le véritable catalyseur du changement qui s’opère en Ada, et qui brisera ses digues pour laisser passer le flux de ses émotions, qui aboutiront au désir charnel et son accomplissement dans la sensualité d’un corps qui se libère enfin.

Voilà longtemps que j’avais envie de revoir ce film, qui donnera l’occasion à Jane Campion de figurer dans l’histoire comme la première femme à remporter la Palme d’Or au Festival de Cannes en 1993. Allais-je autant l’apprécier que lors de sa sortie ? Il est toujours délicat de revoir un film après l’avoir tant aimé, tant la crainte d’être déçue après toutes ces années n’est pas à négliger. Et bien force est de constater que rien n’a changé : je l’ai absolument adoré, de bout en bout. Je dirais même plus, j’en suis ressortie très émue, tant j’avais visiblement soigneusement occulté de ma mémoire les scènes les plus dramatiques de la dernière partie du film. Attention Spoiler. Je pense à la scène de mutilation (ou de castration) d’Ada par son époux, et de son affaissement qui s’en suit et qui constitue pour moi une des plus belles scènes du film, tant j’ai éprouvé à cet instant la sensation de cet effondrement physique autant que psychique. Une des dernières scènes m’a également extrêmement touchée, qui est celle où Ada place son pied dans le pli de la corde qui entraîne son instrument dans le fond de la mer, se laissant tenter par l’engloutissement et l'anéantissement des fonds marins, avant de finalement choisir la vie, à son plus grand étonnement. Une scène d’autant plus marquante lorsqu’on sait que la propre mère de la réalisatrice a elle-même fait une tentative de suicide. Ce film lui sera d’ailleurs dédié.

Il y aurait encore tellement de choses à dire sur ce film, de par sa richesse romanesque, sa subtilité qui rejette toutes formes de manichéisme (même Stewart offre un portrait intéressant), la complexité des relations humaines, sans oublier ces thématiques et ces points de vue multiples. Mais je vous laisse le soin de le (re)découvrir par vous-même, car il se vit plus qu’il ne se raconte. Cela faisait en tout cas longtemps qu’un film ne m’avait autant bouleversée.  Merci à vous Jane Campion,  pour ce film absolument remarquable.

L'avis enthousiaste de Martin et nettement moins emballé de Tina.






A découvrir également :

* Un ange à ma table de Jane Campion
* Portrait de femme de Jane Campion

18 commentaires:

  1. Bonsoir Sentinelle. Et merci à toi pour cette très belle chronique, ainsi que pour le lien que tu m'offres sur cette page !

    Des films de Jane Campion que j'ai vus, je crois avoir un souvenir plus fort encore autour de "Bright star", mais il est certain que "La leçon de piano" reste dans ma mémoire comme un très grand film. Est-ce qu'enfin en 2015, on verra une seconde femme couronnée de la Palme d'or ? C'est une autre question, mais la réponse m'intéresse aussi. En tout cas, en choisissant d'honorer Jane Campion, le jury de 1993, présidé par Louis Malle, ne s'était pas trompé.

    Je le dirais doublement, sachant que la Palme avait également été attribuée, ex-aequo, au splendide "Adieu ma concubine".

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    1. Bonsoir Martin,

      Je n'ai pas autant accroché que toi à Bright star", malgré quelques magnifiques tableaux. Mais je compte bien le revoir, même si la priorité sera donné à Holy Smoke. J'avais également adoré "Adieu ma concubine", un très grand film.

      Quant au festival de Cannes, je ne le suis plus depuis longtemps mais je compte bien me tenir au courant via ton blog ;-)

      A bientôt Martin !

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    2. Merci encore pour ton enthousiasme, Sentinelle. Et à bientôt, oui !

      Je ne sais pas encore si je vais avoir beaucoup de temps pour parler de Cannes de manière très exhaustive, cette année, mais je pense que j'écrirai au moins une chronique de présentation et une petite analyse personnelle du palmarès. Ravi d'avance de te compter parmi mes lectrices :)

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    3. Ah mais je lis également tous tes billets, et si je ne laisse pas systématiquement un commentaire, ce n'est pas par desintérêt mais parce que j’ai le sentiment de ne rien pouvoir apporter de plus qui soit un tant soit peu intéressant. Donc oui, je te suivrai aussi pour le festival ;-)

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    4. Je suis vraiment très flatté, Sentinelle. Merci et encore merci ! Rassure-toi, au besoin: pas besoin de commenter TOUS mes billets pour me faire plaisir ;-)

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    5. Mais il n’y a pas de quoi, je t’assure. Disons que j’aime autant apporter quelque chose en commentant un billet sinon je préfère m’abstenir ;-)

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  2. Mon commentaire ne te surprendra évidemment guère (même si je te remercie pour le lien). Je ne le déteste pas. Disons que je trouve certains points bien, et d'autres sont pour moi moins convaincants. J'avoue que je trouve ce film très surestimé, il ne m'a pas vraiment émue, en tout cas pas autant que je l'aurais espéré. Après, à part pour Paquin qui m'a vraiment gavée, j'ai beaucoup aimé Hunter, Keitel et Neill. Par contre contente de lire une critique très positive qui ose souligner un fait : la prostitution. Et ta critique est d'ailleurs très bien écrite (et je ne savais pas pour la mère suicidaire de la réalisatrice).

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    1. Ton commentaire ne me surprend pas, effectivement ;-). Je trouve pourtant que la réalisatrice n'a pas son pareil pour dévoiler les tensions internes d'un personnage, puis j'aime bien aussi sa façon de filmer les rapports de force entre les protagonistes, souvent complexes et très intenses. Puis elle a filmé de très beaux portraits de femmes. Mais bon, avoir ou non un bon feeling avec un réalisateur, cela ne se commande pas.

      Merci pour le compliment en tout cas !

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    2. Je lui reconnais juste une chose chez Campion : elle sait très bien filmer ses scènes érotiques. C'est sensuel mais jamais vulgaire ou gratuit. C'est rare de nos jours.

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    3. Je ne me souviens plus trop dans ses autres films mais ces scènes sont effectivement très réussies dans La leçon de piano, avec un Harvey Keitel très inspiré !

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    4. Miaaaam Harveyyyy - je sors -

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    5. Je le trouve très sexy également, et cela contribue sans doute à trouver ces scènes très réussies dans la mesure où il ne nous laisse pas indifférentes lol

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  3. Un film qui m'a énormément touchée, à tel point que je me demande s'il ne perdait pas de sa magie, si je le revoyais. Très sensuel, beau et grave. Et magnifiquement tourné. Merci pour la piqûre de rappel Sentinelle :-)

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    1. Après l'avoir revu, je peux te promettre qu'il ne perd pas de sa magie. Je me demande même si je n'ai pas été encore plus bouleversée après cette deuxième vision. Pour moi, c'est son meilleur film tant il approche la perfection. Difficile de faire mieux après cela...

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  4. Je l'ai vu deux fois. J'aime tout ce que fait Campion !

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    1. Je n'ai pas encore vu toute sa filmographie mais de ceux que j'ai vus, je les ai tous aimés également.

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  5. Mon français est très ruim, mais..

    Belíssimo texte sur une belíssima film. Le scénario est primoroso et la direction de Jane Campion extrait le sublime des interprétations. J'Ai aussi eu l'occasion de discorrer sur ce film dans mon blog:http://cineugenio.blogspot.com/2014/07/ada-macgrath-e-seu-piano-reabrem-o.html.

    Il ait un bon jour.

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    1. Bruxelas Olá e obrigado por sua mensagem. O filme, obviamente, nós gostamos muito de ambos , é simplesmente lindo. Desculpe pelo meu Português , eu só usou o Google Translate. Obrigado e até breve !

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