mardi 3 février 2015

Nostalghia d'Andrei Tarkovski

Le poète russe Andreï Gortchakov part sur les traces du compositeur russe Pavel Sosnovsky. Il va tenter d’écrire sa biographie avec l’aide de l’interprète Eugenia. Mais à l’instar du musicien qui vécut douloureusement son exil dans Italie du XVIIIe siècle, il va progressivement ressentir les affres du déracinement et une nostalgie de son pays natal. Dans un village où se trouve une piscine thermale, il rencontre Domenico, un homme touché par la folie et qui cherche à sauver le monde du matérialisme dans lequel il se complait. Celui-ci lui demandera une faveur très spéciale.

L’avant-dernier film du réalisateur Andrei Tarkovski est également son premier film en-dehors de la Russie. Son personnage Andreï Gortchakov apparait très rapidement comme un double de lui-même : un artiste qui ressent plus que cruellement l’éloignement de son pays, au point d’être dans l’incapacité de créer. Submergé par ses rêves et ses souvenirs d’enfance dans lesquels ressurgissent sa mère et la maison paternelle, culpabilisé d’avoir abandonné son épouse et ses enfants, dépité de ne plus pouvoir respirer l’air de son pays, désillusionné dans un sentiment proche de l’anéantissement au point de ne plus croire en rien, c’est un artiste qui doute et en grande souffrance qui se présente à nous. Même la figure de la folie n’est plus un gage de sagesse.

Une nature dénaturée, des paysages brumeux, une pluie constante, des maisons inondées, des plans d’eau stagnante, un film saturé d’humidité pour un homme qui ne sait plus pleurer car desséché, vidé, creusé de l'intérieur. Il n’est plus qu’un homme qui se consume tel le livre de poésie de son père, un homme qui n’est déjà plus vraiment de ce monde. Un monde en décrépitude dans lequel l’art, la beauté des femmes, les vestiges de la création n’apportent plus aucune consolation, puisque n’arrivant plus à combler le vide que l’on ressent en soi.

Un film aussi sur la maternité tant les symbolismes et les représentations abondent, tout comme sur l’impossibilité de procréer, à l’exemple d’un artiste qui ne sait plus accoucher de son œuvre. 

Film de l’exil et sur l’exil, sur la solitude et le dénuement, sur la perte de la foi et sur le manque. Si les multiples thématiques font immanquablement échos avec celles présentes dans ses films russes précédents, celui-ci s’en démarque par son pessimiste. Ne persiste qu’une faible lueur d’espoir, à l’image de la flamme vacillante d’une bougie qu’il faut arriver à protéger des courants d’air, même au mépris de sa propre vie.

Un long poème sur la désespérance d’un réalisateur d’une sincérité douloureuse. Ce film est dédié à la mère d'Andreï Tarkovski, Maria Ivanovna Vichniakova.




 



Réalisateur : Andrei Tarkovski
Acteurs : Oleg Jankovski, Erland Josephson, Domiziana Giordano
Origine : Italie
Année de production : 1983
Durée : 2h08


A découvrir également, du même réalisateur :

* L'enfance d'Ivan
* Le Miroir
* Solaris



18 commentaires:

  1. Bonsoir Sentinelle. Je saisis l'occasion de cette chronique pour t'indiquer que je devrais faire prochainement mon baptême "tarkovskien". Nous aurons donc l'occasion d'en reparler d'ici quelques semaines, je suppose.

    Le film dont tu parles aujourd'hui n'a pas l'air d'être le plus "facile" de son auteur. J'avoue que, comme pour Bergman il y a quelque temps, je suis un peu inquiet de me plonger dans ce cinéma. Bon... je me dis aussi que ça vaut le coup.

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    1. Bonjour Martin,

      Tu ne peux pas manquer le cinéma de Tarkovski, et connaissant un peu tes goûts maintenant, je crois que tu l'apprécieras comme il se doit ;-)

      Comme tu l'as bien dit, je te déconseille fortement de commencer par celui-là, une vision très pessimiste d'un réalisateur en exil par obligation et qui vit très mal l'éloignement de sa Russie natale et de sa famille. La nostalgie fait ici référence à quelque chose de beaucoup plus profond et douloureux, plus proche d'une mélancolie morbide dans lequel on se sent vide, creux et abandonné.

      Le plus simple serait de suivre sa filmographie le plus possible, ou du moins commencer par les plus anciens que tu peux. Après, tu verras, les œuvres se répondent aussi les unes au autres. J'ai par exemple retrouvé Le Miroir ou encore Stalker dans Nostalghia.

      Bonne découverte Martin ! Je suis en tout cas curieuse de lire tes premières impressions. La chose la plus important : ne réfléchit pas et laisse-toi aller, ce sont des films qui se vivent sur le plan du ressenti et de l'émotion. Tu peux aussi intellectualiser (et tu verras qu'il y a matière) mais seulement après ta vision. Sur le moment-même, tu vois, tu écoutes et tu entres en résonance.
      C'est drôle car j'ai l'impression de parler comme un gourou lol

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  2. traversay2/04/2015

    Tarkovski, Antonioni, Pasolini : c'est vraiment le trio auquel malgré mes efforts j'ai du mal à adhérer (pour le deuxième c'est plus nuancé). Cela dit, ce fut aussi compliqué avant de pénétrer l'oeuvre de Bergman, de Bresson ou de Dreyer. On a tous des inclinations vers tel ou tel type de cinéma. J'ai toujours été en symbiose avec des Naruse, Mankiewicz, Kazan, Lubitsch, Bunuel, Sirk, Becker (Jacques) ou Grémillon, par exemple. Ce qui ne veut pas dire que j'aime tous leurs films. Maintenant, la cinéphilie n'a rien d'obligatoire et on n'est pas obligé d'aimer Citizen Kane, Sueurs froides ou La règle du jeu, qui sont régulièrement cités comme étant les plus grands films de l'histoire du cinéma (notion subjective et périssable, ma foi). Pour en revenir à Tarkovski, Sentinelle, il me reste ses deux derniers films à voir. Tu sais que cela ne me ressemble pas de ne pas aller au bout d'une filmographie quand celle-ci est entièrement disponible (mais oui, j'ai vu Tous les Bergman, oups), donc, j'y reviendrai un de ces jours. A condition que tu veuilles bien regarder un jour La ballade du soldat de Grigori Tchoukhraï si ce n'est pas déjà fait !!!!

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    1. Tu sais que j'aime beaucoup également Mankiewicz, Kazan, Sirk et Lubitsch. Les autres, je les connais moins bien.
      Et je suis bien d'accord avec toi, rien n'est obligatoire en cinéphilie, et j'y vais essentiellement au feeling.
      Tarkovski, c'est un peu mon maître, j'entre en lévitation en regardant ses films, alors comment ne pas le vénérer après cela ? Ne le prend pas mal Alain mais je crois que tu manques un peu de souplesse et de détente à ce niveau-là : il faut un peu étirer toutes ces articulations, masser ces muscles trop noués et chatouiller d’une plume d’oie ces orteils recroquevillés et tu seras totalement « à point » pour savourer enfin un film de Tarkovski. Tu verras comme on se sent léger après cela ;-)

      La ballade du soldat de Grigori Tchoukhraï... euh moui je l'ai en plus depuis pas mal de temps mais mon feeling ne m'y a pas encore menée oups. Mais bon, si c'est pour la bonne cause... Ceci dit, je préfère les films de Tarkovski "russes", il faudrait donc aussi que tu les revois !

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    2. traversay2/04/2015

      Tarkovski serait donc le yoga de l'âme (oups) et du corps. Je promets de m'octroyer une séance bientôt pour libérer tous ces noeuds qui m'obstruent l'accès à la lévitation. Plus sérieusement, je n'aime pas que les cinéastes me résistent. J'ai eu Bresson et Dreyer à l'usure, il n'y a pas de raison que je n'ai pas accès à Tarkovski. Je veux m'extasier, moi aussi !!!

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    3. Blague à part, Nostalghia ne va sans doute pas te réconcilier avec le réalisateur, je te le déconseillerai même. Il vaudrait mieux revenir vers ses premiers films si tu veux vraiment lui donner une seconde chance. Mais je crains qu'il te résistera encore et toujours et ça.... tu ne sais rien y faire, car ce n'est pas une question de volonté ;-)

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  3. Voici une belle citation du cher Andreï, retraduite par nos soins, histoire d'égayer votre week-end...
    https://plus.google.com/105537651095141188156/posts/jB1SeFKKuYs

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    1. Une belle citation pour débuter le week-end :-)

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  4. Bonjour Sentinelle, A mon tour de passer te voir. :) C'est vrai que Nostalghia est un film plus pessimiste et plus difficile qu'un Andrei Roublev par exemple. Mais Tarkovski a réalisé Nostalghia à un moment très difficile de sa vie et on peut voir dans la conclusion du film l'idée que la foi (ou la dimension spirituelle de l'homme) permet (et a permis à Tarkovski) de survivre et de supporter les vicissitudes de la vie et qu'elle doit être préservée à tout prix. C'est donc une conclusion qui n'est pas si éloignée de celle de Roublev. Pour Tarkovski, peut-être que la lueur d'espoir n'était pas si "faible" que cela.

    Strum

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    1. Sois le bienvenu sur mon blog Strum :)

      Je t'avoue que j'ai trouvé cette lueur d'espoir bien fragile, et j'ai surtout ressenti le doute qui l'accompagne, ainsi qu'une indicible douleur. Mais bon, c'est sans doute aussi ma propre personnalité qui s'exprime ici, ayant sans doute besoin d'un peu plus d'éclat pour y croire vraiment ;-)

      Je ne sais pas ce que tu en penses mais j'ai tendance à conseiller aux personnes qui ne connaissent pas ce réalisateur de découvrir si possible ses œuvres en suivant sa filmographie de près, dans la mesure où ses films se répondent les uns aux autres, tout en offrant un certain mouvement. Il vaut mieux partir de son premier film et ainsi de suite... mais bon, ce n'est pas un drame non plus si cela s'avère impossible, car ils peuvent bien sûr aussi se voir individuellement et dans le désordre. Mais ce serait dommage de voir Nostalghia en premier, n'étant pas son film le plus "accessible".

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    2. En fait, j'ai réagi comme toi en découvrant Nostalghia. J'ai ressenti de manière très intime la douleur de Tarkovki. C'est plus tard (après avoir en avoir discuté et après avoir vu Le Sacrifice) que j'ai réfléchi au film de manière différente, en repensant au contexte dans lequel Tarko l'avait tourné, et que j'ai fini par en conserver surtout cette image d'un homme qui marche en essayant de protéger la lueur d'une bougie (sa foi).

      Sinon, tout à fait d'accord avec toi pour ne pas conseiller à un néophyte de commencer par Nostalghia (ou a fortiori Le Sacrifice, les deux formant un dyptique). L'idéal serait effectivement de commencer par le début (L'Enfance d'Ivan), mais j'ai tendance généralement à conseiller de commencer par Roublev (si l'on ne devait en voir qu'un) car c'est un film tellement extraordinaire et une bonne introduction à Tarkovski.

      Strum

      PS : je vois sur ton blog que tu aimes aussi beaucoup la littérature. Moi aussi. :)

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    3. Il est vrai que je n'ai pas encore vu Le Sacrifice, il est donc bien possible que sa vision modifie mon point de vue quant à Nostalghia. Je n'ai pas lu non plus Le temps scellé, je le lirai probablement lorsque j'aurai vu tous ses films, et ensuite je les reverrai tous également après ma lecture. Je pense que ce sera vraiment une expérience très enrichissante :)

      Ceci dit, cette image d'un homme essayant de protéger la lueur d'une bougie est gravée en moi également, je ne l'ai pas oublié et cette séquence à toute son importance dans le film.

      Comme toi, j'ai découvert Tarkovski avec Roublev, donc oui, je pense aussi que c'est également une très bonne introduction à son œuvre.

      Heureuse d'apprendre que tu apprécies beaucoup la littérature Strum ! Tu en parles dans un autre blog ?

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    4. Non, ie n'ai pas d'autre blog. Pour l'instant je ne parle de littérature qu'indirectement, au travers du sujet des adaptations qui occupe pas mal d'articles sur mon blog. Celui-ci est encore tout récent, je vais voir à l'usage si j'y développerai une partie littérature à part entière, mais la partie cinéma m'occupe déjà pas mal et le temps n'est pas extensible. :) Sinon, je te recommande vivement Le Temps Scellé, qui se lit très bien. Tarkovski y parle très bien de sa vision du cinéma.

      Strum

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    5. J'ai vu effectivement cette rubrique sur ton blog. Le cinéma a largement puisé dans la littérature et j'aime bien également faire la comparaison entre la lecture et son (ses) adaptation(s). Je pense notamment à Simenon.

      J'ai lu dans ta présentation que tu avais jusqu'ici essentiellement publié sur le forum de Dvdclassik. J'ai aussi commencé en participant à un forum (plutôt littéraire), avant de reprendre mes textes et de les publier sur mon blog. C'est donc en quelque sorte un nouveau départ pour toi si je comprends bien. Et de nouveaux contacts en perspective en passant du forum au blog. Bonne continuation en tout cas :)

      Ah mais j'ai Le Temps Scellé, depuis pas mal de temps déjà. Mais je suis patiente, j'attends le bon moment pour le lire, même si j'ai déjà lu quelques chapitres (patiente mais curieuse aussi) ;-)

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    6. Merci Sentinelle et à bientôt. :)
      Strum

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    7. A bientôt Strum, ici ou sur ton blog :)

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  5. Je rebondis ici sur ton message "chez moi" : tout à fait d'accord avec toi cela dit pour dire que Nostalghia est aussi une film "d'une sincérité douloureuse".

    Strum

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    1. Et c'est ce qui en fait toute sa force aussi : sa sincérité et son authenticité. Tarkovski était un homme qui ne trichait pas, en tout cas pas avec son art. En cela, il est exigeant aussi envers le spectateur, qui ne peut parvenir à ses films que par ses propres sens. On ne peut pas être passif ou rester spectateur pour en retirer toutes leurs substances, il faut les "vivre" et les faire "soi", tout en rencontrant "l'autre". C'est comme une expérience spirituelle, et je considère avoir beaucoup de chance de pouvoir y accéder de cette façon-là.

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