mardi 7 octobre 2014

Pas pleurer de Lydie Salvayre

Lydie Salvayre n’avait jamais éprouvé le besoin ni le désir de se consacrer aux souvenirs maternels de la guerre civile espagnole. Jusqu’au jour où cela lui est devenu une nécessité impérieuse. Pour aborder ce sujet, elle confronte d’un côté cette parenthèse libertaire qui fut pour Montse, la mère de la narratrice, un pur enchantement, et de l’autre côté les récits de Georges Bernanos, témoin direct de la répression des nationaux franquistes à Palma de Majorque. Il est tellement épouvanté par ce qu’il observe qu’il fuit l’Espagne tout en s'attelant à l'écriture de son récit Les Grands Cimetières sous la lune, dans lequel il dénoncera « cette saloperie des hommes lorsque le fanatisme les tient et les enrage jusqu’à les amener aux pires abjections ».

Afin de ne pas s’égarer entre les récits de Bernanos et la mémoire défaillante de sa mère, qui soixante-quinze ans après les événements, est pleine de méandres et de trous, Lydie Salvayre consulte également quelques livres d’histoire pour reconstituer le plus précisément possible l’enchaînement des faits.

Deux voix entrelacées donc, celle horrifiée de Bernanos et celle éclatante de joie solaire de Montse, pour qui l’arrivée dans la ville catalane aux mains des milices libertaires fut la plus grande émotion de sa vie. La nécessité également pour l'auteur de faire revivre  cette année 36 et cette envolée de révoltes libertaires, qui n’auront pas d’autres équivalents en Europe et qui seront sauvagement réprimées.

Si la voix de Bernanos se fait entendre, il faut bien avouer que Lydie Salvayre privilégie avant tout celle de Montse, et ce pour notre plus grand plaisir. Une voix vibrante, émouvante, une voix qui s’exprime dans un français bancal, que la mère maltraite et estropie en intercalant des mots espagnols et des mots français malmenés. Cette voix de Montse, qui abuse aussi de gros mots depuis sa maladie, comme si elle pouvait enfin se libérer de la censure sociale, est sans aucun doute le plus bel hommage qui soit d’une fille à sa mère, qui nous la rend aussi attachante qu’inoubliable. Un récit vivant porté par une plume aussi révoltée qu’ironique car il vaut mieux en rire qu’en pleurer, même si…

Un seul bémol, quelques phrases ou slogans écrits en espagnol, pour garder tout leur impact et leur intensité,  ne sont malheureusement pas traduits en bas de page par la maison d’édition. Mais ne vous laissez pas décourager pour autant, car il serait bien dommage de passer à côté de toute la verve de Montse.

☆☆☆☆


Pas pleurer de Lydie Salvayre, Editions Seuil, août 2014, 278 pages



5 commentaires:

  1. Je viens de le prendre à la bibliothèque. A te lire, je pense qu'il va me plaire

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  2. J'espère vraiment que tu apprécieras cette lecture. Si ce livre m'a autant touché, c'est que la voix de Montse, son phrasé, ses mots malmenés, c'est aussi un peu la voix de ma propre mère, d'origine espagnole également. Je ne suis donc certainement pas impartiale dans mon appréciation mais je pense tout de même qu'il est très bon, même s'il résonne sans doute plus fortement en moi pour les raisons que je viens d'évoquer :-)

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  3. C'est effectivement un très bon roman. Merci pour le lien

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  4. il-faut-que-je-le-lise-il-faut-que-je-le-lise-il-faut-que-je-le-lise-il-faut-que-je-le-lise-il-faut-que-je-le-lise...
    Merci pour ta chronique ;)

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