samedi 9 janvier 2010

L'Ensorcelée de Jules Barbey d’Aurevilly

Nous sommes aux lendemains de la Chouannerie, dans une campagne normande hantée de légendes populaires, de vieilles femmes superstitieuses et de pâtres jeteurs de sorts. Pays de rumeurs dans lequel les commères peuvent déployer tout leur art :
« C'étaient toutes les deux ce qu'on appelle de ces langues bien pendues qui lapent avidement toutes les nouvelles et tous les propos d'une contrée et les rejettent tellement mêlés à leurs inventions de bavardes que le Diable , avec toute sa chimie, ne saurait comment s'y prendre pour les filtrer. »

Ancien Chouan, l'abbé de La Croix Jugan revient au village complètement défiguré :
« Chouans perdus, il s’est tiré d’une arme à feu dans le visage. Dieu n’a pas permis qu’il en soit mort, mais il lui a laissé sur la face l’empreinte de son crime inaccompli, pour en épouvanter les autres et peut-être pour lui en faire horreur à lui-même. Nous en avons tous tremblé hier, à l’église de Blanchelande, quand il y a paru. »

Tous ? Pas vraiment : lorsque Jeanne-Madeleine de Feuardent, épouse du maître Thomas Le Hardouey, assiste aux vêpres de Blanchelande et remarque pour la première fois cet abbé inconnu au capuchon noir, alors à genoux près de l'officiant, « rigide comme la statue du Mépris de la vie, taillée pour mettre sur un tombeau», ce n’est pas la peur qui prédomine mais la curiosité et l’envie.

Cet abbé de la Goule-Fracassée au visage ravagé exerce sur Jeanne-Madeleine un tel pouvoir de séduction qu’elle ne peut que soupçonner quelques diableries sous-jacentes. D’autant plus que cette passion diabolique à l’endroit de l’encapuchonné, loin de s’éteindre mais au contraire s’amplifiant au fil du temps, ne sera jamais payé en retour par l’abbé:
« C’était une de ces âmes tout en esprit et en volonté, composées avec un éther implacable, dont la pureté tue, et qui n’étreignent, dans leurs ardeurs de feu blanc comme le feu mystique, que des choses invisibles, une cause, une idée, un pouvoir, une patrie ! Les femmes, leurs affections, leur destinée, ne pèsent rien dans les vastes mains de ces hommes, vides ou pleines des mondes qui les doivent remplir. »

Mais la passion a ses raisons que la raison ignore, aussi diabolique soit-elle. Jeanne-Madeleine Feuardent ne le sait pas encore mais ces vêpres lui seront fatales et tous les éléments sont en place pour amener au drame et à la tragédie humaine…

Il n’y a pas à dire mais Jules Barbey d’Aurevilly sait y faire pour vous poser une ambiance fantastique crépusculaire ! Roman d’atmosphère ayant pour cadre la lande de Lessay, l’auteur exploite au mieux la poésie des lieux et les craintes superstitieuses pour aborder les affres de la passion de l’homme aux prises avec le péché.

Notez bien que l’écriture de l’auteur sait se montrer excessive, pouvant parfois donner l’impression d’en faire ‘trop’. Cela n’empêche par Jules Barbey d’Aurevilly d’exceller dans la suggestion en laissant au lecteur le soin d’interpréter son récit comme il l’entend. Si les opinions politiques et religieuses de l’auteur se dévoilent sans peine au détour d’une phrase bien tournée, la puissance imagée de son écriture, ses tournures de phrases et l’utilisation ici et là du patois normand sont un véritable régal, l’auteur parvenant à camper le caractère d’un personnage en quelques coups de plume bien affûtés.

Petits florilèges pour terminer ce billet :
« Le lavoir n’était pas tout à fait sur la route qu’avait à suivre Simone Mahé pour regagner le bas du bourg, mais la flânerie qui est aux vieilles femmes ce qu’est dans le nez du buffle l’anneau de fer par lequel on le mène, fit suivre à la Mahé le chemin du lavoir avec l’autre commère. »

« Elle ressemblait à une vieille pelote couverte d’aiguilles, et dans laquelle on en pique toujours une de plus. »

« On jurerait qu’il porte un meurtre à califourchon sur la jointure de ses sourcils. »

« Mais, Dieu de Dieu ! où donc a-t-il pris ces effroyables blessures qui lui ont retourné le visage comme le soc de la charrue retourne un champ ? »

Ce roman, imbriquant habilement l’histoire de la chouannerie, les croyances païennes teintées de satanisme sans oublier le paysage et le caractère normand, aborde avant tout les passions humaines dans ce qu’elles ont de plus destructrices, laissant derrière elles leurs lots de déchéances et de désespérances. Passions tellement inavouées et inavouables qu’il est parfois plus aisé de les mettre sur le compte d’une quelconque malédiction d’un pâtre jeteur de sorts que de les assumer pleinement.


La postérité aura mis du temps à reconnaître Jules Barbey d’Aurevilly (1808-1889) comme l’un des siens. Réactionnaire dans l’âme à la personnalité hybride, ancien dandy invétéré à la réputation byronienne convertit au catholicisme le plus intransigeant, royaliste vantant le charme des traditions fortes et le respect des castes au détriment de l’industrialisation et du scientisme, Jules Barbey d’Aurevilly prônait des valeurs qui allaient totalement à l’encontre de l’idéal républicain de son époque. Aujourd’hui, ces controverses nous indifférent quelque peu et nous apprécions davantage cet éternel opposant au romantisme noir exacerbé.


Paru initialement en 1852 en feuilleton, "L'Ensorcelée" sera publié en volume en 1854. Devant être complété par d’autres récits ayant pour thème principal la Chouannerie – afin de rendre hommage à ces soldats de buisson à une époque où la Chouannerie semblaient déjà appartenir à une époque lointaine – seul "Le chevalier Des Touches" paraîtra par la suite.


Sa nouvelle la plus connue demeure "Le bonheur est dans le crime" (récemment adaptée à la télévision), faisant partie d’un recueil intitulé "Les diaboliques". Je le lirai sans aucun doute prochainement, à suivre donc…


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